L’envol à recommencer

Almost
l’eau crépuscule des jours
l’homme en vit qui pleure lourd
trempant tremblant pylône à la mer

Presque
tranquille sans tempête, nid fragile
dans les Keys temps de ponts et de solitude

Les oiseaux opportunistes et libres
qui m’y touchent l’allure de leurs ailes
et de leurs becs comme des crocodiles
dangereusement affamés, mais beaux

Almost dynosaurs

Inoffensifs comme l’enfance fossile
l’envol laborieux du pélican
l’envol à recommencer
puisqu’il faut bien se reposer

Presque

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RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

La messe rouge

La messe rouge
A lieu imperturbablement
Et indubitablement
Dans des soubassements.
Elle mobilise tout ce qui bouge
Sous un grand arc vernaculaire,
Loin sous terre.
On n’y prie pas, vous le devinez bien.
Il est bien loin, bien loin, le divin,
Pas combattu ou rejeté, en fait.
Plutôt oublié, négligé,
Dégingandé, déchiqueté, évaporé, édulcoré.
Le divin, il s’est pulvérisé au faite
Et ici c’est la messe rouge des bas fonds,
La radicale convocation
De la modernité sans illusion
Qui contemple un arc brisé
En négligeant ouvertement de litaniser
On de psalmodier.
Ici, il n’y a rien
Que de la pierre et les traces durables des labeurs
Antérieurs,
Des réussites, des succès
Et des erreurs aussi, des bourdes, des gaffes.
C’est pas une cathédrale ou un palais,
Ici, plutôt un cénotaphe.
Le crucial temple souterrain de l’indifférence

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Tant que

Tant que ces fruits diront des choses
Que ne peuvent plus dire les roses,
Y a de l’espoir dans les coins.
Bon ces petits fruits, primeur, c’est pas des raisins.
On espère donc qu’ils soient comestibles.
Sinon les voici combustibles
Du moteur de tous nos chagrins.
Mais ces non-raisins,
Tant que le soleil les aspergera
Et que notre œil torve les contemplera,
C’est qu’il perdurera des lambeaux de chansons
Entre les murailles de notre prison.
On disposera encore d’un jeu de couleurs vives
Pour nous aider à vivre,
Pour tenir le coup, entre nous,
Dans la grande architecture ronde qui rend fou.
Tant que cette image est devant mes yeux,
Je me sens moins mal, je me sens mieux.
Je sens que je veux croire en l’avenir,
Que je veux parler, que je veux dire
Que quelque chose de nouveau est en chemin,
Qu’il n’y a rien de mal à les prendre pour des raisins.
Et ce quelque chose
Imbibe nos poésies et nos proses.
Tant que ce monde s’organise
Comme la si belle Venise qui s’enlise
Mater des petits fruits ne nous sera trop rien.
Mais je persiste à dire que demain
Ce soleil gorgera une tout autre chlorophylle
Dans nos campagnes et dans nos villes.
Il y a quelque chose de l’ordre de l’imperceptible
Qui fait qu’on se rapproche de l’insondable cible.
Tant que ce fruit attirera nos regards,
C’est que nos luttes engendreront l’espoir
Que nos enfants voient déjà ce qu’on a pas vu,
Qu’ils lisent les livres qu’on a pas lu.
Tant qu’il y a de la vie, il y a des fruits à voir.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

La plantée des clous

Savez-vous planter des clous,
Petit bourdon qui bourdonne
Aux abords des piquants fous
Près d’un chardon polychrome.

Et savez vous que la ronce,
C’est un bras qui se durcit.
C’est un sourcil que se fronce,
Hérissé de mille soucis.

Savez-vous que le chardon,
C’est un sac de nœuds rétif.
Que le ventre d’un bourdon
C’est velu, mou et poussif.

Et que des brassées de ronce
Ça met de l’avant des thèses
Que le sens commun dénonce
Comme irritantes foutaises.

Savez-vous que les symbioses
Sont des défis et des niques
Qui imposent la crise des choses
Aux tréfonds de nos logiques.

Et savez vous que la rose,
Elle aussi, a des épines
Et pourtant on daigne, on ose
La frôler de nos narines.

Et savez vous que le chardon
Est une notion difficile.
Que sa réponse au bourdon
Est une aporie gracile.

Il faut dire que la pierre ponce
Agit sans sens du devoir.
Elle est plus douce que la ronce,
Cette petite arnaque sans gloire.

Faites-la, la plantée des clous
Dans la bonne construction.
La nature est un licou
Sans pitié, sans concession.

C’est un mobile qui lie, qui noue
Ronces, bourdons et chardons.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

L’Apprenti (ce dont je me souviens de CREMASTER 3 sans l’avoir revu)

Il est debout, sur la rambarde blanche
Du monument circulaire qu’il a escaladée
Et qu’on doit à un architecte célèbre
L’Apprenti

Il s’apprête à sauter

Sa bouche est comme une plaie
Et le sang qui la redessine, informe
Tranche singulièrement avec le saumon du tartan dont il est revêtu

Il est debout sur la rambarde blanche du monument circulaire
Et les danseuses de music hall qui l’attendent en bas
Dans la piscine intérieure
Rient

Les musiques sont mixtes
Fanfare et métal
Quand il saute, ce sont elles qui l’accueillent dans la mousse
Les danseuses
Étourdi, un peu, il secoue ses cornes et se relève
L’Apprenti

Il est prêt à remonter

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Les danaïdes

Dans des limbes de nacre aux tentures moisies,
Tel un cuisant remords en galops Bucéphale,
Une pourpre au flot d’or des blêmes hérésies,
Sur le noir tonnelet suit la course du hâle.

De bruns égouts altiers à travers la nuit rêche,
En un vomissement confus de lourds métaux,
Rejettent l’or astral d’épileptique brèche,
À l’ulcère bâté de vivants arsenaux.

Des orteils bourrelés de cloques à calvaires,
S’empuantissent fiers par ces hargnes vulvaires,
Ô gigantesque amas de flots mornes gorgé !

Et parmi la stupeur des âmes clandestines,
Au funéraire adieu d’un scandale figé,
Point la vassalité des pauvresses mutines.

THOMAS FALLET

Poème inédit

Jarre, nacre éjarre

cover_laurendeau_helicoidalJarre éjarra Jarnac
À son insu.
Éjarnac enjamba Jarre.
Givrée d’entrejambes.

Jarnac et Jarre à Jarry.
Chien chaud vapeur pansu.
Rusty Stubb
Et Fred Barry.
Giclée d’antichambre.

À Jarre, nacre ta barre,
Nacre ta barre.
Ta barre nacre.
Du pollen à Jarnac.

Barry et Jarnac en Arabie.
Désert de toc éperdu.
Laurent Laurence
Et Maumau Jarre.
Animalcule en ambre.

À Jarnac, tu te barres,
Avec canne
À pommeau nacre.
À petits pas, te barre.
Résistance à Jarry.

Jarre, nacre éjarre.
Je vous le dis.

Signé Ségni.

 

PAUL LAURENDEAU

L’hélicoïdal inversé, poésie concrète, ÉLP éditeur 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Le monde spirituel

Blessure des motsTel un corps souffreteux
De l’Europe aux Comores,
Notre vieux monde usé
Gémit par tous ses pores;
L’argent commande aux lois,
Aux cœurs et même aux arts,
Et l’infâme bêtise
Aux crocs longs et sonores
Nous fait ramper ainsi
Que d’immondes lézards.
Las! où sont les grands fous,
Les seigneurs, les rebelles
Qu’appelaient chaque soir
Nos âmes toujours belle?
Où sont les flamboyants éveilleurs d’inouï?
Qui riaient dans l’azur comme des milliers d’ailes
Et d’un élan sans faille, à tout répondaient: oui.
O l’orgueil envolé sur les cimes du juste!
O les chants écumeux pleins d’une fièvre auguste!
O les bonds souverains pétris de sainteté!
Comme il semble infini, l’espoir que l’on déguste,
Notre espoir tour à tour béni puis détesté.
Mais pourquoi cette haine ardente et jamais lasse
Quand nous ne réclamons qu’un peu d’oint et de grâce
Le long des noirs chemins où se brisent nos pas?
Pourquoi tant de mots neufs égarés dans l’espace
Et tant de beaux romans que l’on n’achève pas?
Parlez ! foi sanglotante, oui parlez ! fontaine ivre.
Parlez ! Des anciens jours un sursaut nous délivre,
Étoilant de ferveur nos mains et nos esprits.
Dieu ! l’amour tout entier soulève un coin du Livre
Pour le vœu triomphant dont nous sommes épris!
Plus haut ! vérité claire, oh ! plus loin! vil mensonge;
Vouloir suffit à l’homme ébloui par un songe
Tissé de pures nuits et d’éveils frissonnants,
Et nous verrons grandir le feu qui nous prolonge
Et nous l’embrasserons, émus et rayonnants.
Éclairs fous ! don de soi ! lumineuses prairies!
Bouquets fiers ! jeux drapés aux vagues des soieries
Tous les lieux, tous les temps jaillis du même accord!
Ah ! prodige nouveau, toutes les griseries!
Enfin libres d’un monde enfanté sans effort!

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Éphémère lien nous eux

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LES FILLES FEUILLES :
Éphémère lien nous eux,
Une cannetille
Nous cambre à la séguédille,
Redoublons nos jeux.
Dans la taille du bouquet,
Ceinture en tortille,
Sire Punaise boitille,
Serre le paquet.

SIRE PUNAISE :
Échalas de bois dressé,
Petite broutille ;
Ronds de feuilles en bastille,
Et raphia tressé.
Belles tiges en fagot
Dont l’odeur pétille,
Ne sont point de pacotille ;
J’en fais mon magot.

LES TIGES EN FAGOT :
Des bourdons filent dans l’air,
Le soleil scintille,
Sire Punaise frétille,
Mené par son flair.
Éphémère lien nous eux,
Sous brise gentille,
Filles feuilles en flottille
Font un bruit joyeux.

Et l’on recommence la ronde au début.

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Sonnait V 99.06.07

MAIS_monette(Ou l’EXCEL lance la solitude après la blessure)
Ce fardeau usé
aux clics tacs
aimant lourdes heures
Qui s’accumulent invincibles,
lentes,
en murmures ;
Échoue poreux
et ses eaux rebelles
blessées
meurent
En coup de muscles bleus à cicatrices dures.
Comme momifiée, sans bandelettes, ni squelette,
Sèche et perdue : l’entre peau lui manque.
L’ordre autiste, cruelle, est sur la sellette.
Familières, même les ombres du jour se planquent.
Et les cellules comme une grammaire voilée
Ont des ongles laids, nocturnes et vidés :
Criant chiffrier de pas perdus sans avenues.
Les inévitables sons inutiles, nus et crus
Du quotidien sans chœur, sans magique,
Suppriment les désirs et désactivent l’unique.

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RICHARD MONETTE

, MAIS…, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.