Vieille comme ces veines à voir

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Le temps long zèbre le vieux paysage
De mon existence
En y creusant des sillons de faiblesse.
Il est si loin le jour de ma jeunesse ;
Dans le grand silence
De ce soir j’ai perdu tout mon courage.
Je me ride.
Je me sens vieille comme ces veines à voir
Sur le dessin frais de la feuille où je repose :
Au jeu cru des profondes nervures s’expose,
Jour après jour, de plus en plus net, le sceau noir.
Tout souvenir me semble être un mirage
Que noie la stridence
D’un présent que nul demain ne caresse.
Et cette affreuse étrangeté me blesse ;
Une indifférence
De tout à mon égard y fait présage.
Je me vide.
Je me sens vieille comme ces veines à voir
Sur mes ailes, que le vent malveillant fissure :
Elles ont enduré la lente ternissure
Du temps qui peu à peu m’arrache à tout espoir.
Et je sens le gouffre…

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Trois cauchemars: Reine

Reine aux sphères îliennes
Les crocs sous les dragées
Les ongles d’obsidienne
De poison vernissés

Reine aux humeurs fébriles
Aux traits de porcelaine
Aux rondeurs puériles
Aux pommettes de laine

Reine aux nounous iniques
Aux tuteurs irréels
Aux mentors numériques
Aux âmes artificielles

Reine aux doigts mutilés
Créature à abattre
Enfant à peine née
Aux blessures de nacre

Reine aux cris de mercure
Sanglée au banc d’argent
Et dont la tessiture
Dégouline de sang

Reine en bijou-colère
Sertie de cabochons
Implantés dans ses chairs
Du talon au menton

Reine aux os de sang noir
Quand les marteaux de fer
Instillent en la mâchoire
Des anneaux de prière

Reine aux derniers soupirs
Quand les pics d’or s’affairent
A semer des saphirs
Dans son genou ouvert

Reine au silence atroce
Aux clous galvanisés
Quand la tiare fend l’os
De son crâne fêlé

Reine aux cieux assombris
De la douleur amante
Quand le supplicié prie
Pour sa raison démente

Reine écorchée en vain
Quand les serfs se prosternent
Sous les lambeaux d’airain
Des voiles d’épiderme

Reine aux hommes de main
Dont les talents font luire
Les captifs de demain
Qui espèrent le pire

Reine aux cruautés molles
Qui noie ses bleus ennuis
Gravant des paraboles
Au front de l’ennemi

Reine aux vers oubliés
Que couvrent ses paupières ?
Ce rêve déchiré
La farde de lumière

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Peuple d’aubes

Perle-MonettePourpre
Le pont
En proue
Du pays
Pourpre
Et yellow
Sucré
Voici
Le pont
Bridge
Le pont croche
Pauvre jaunisse
D’un peuple d’aubes
De fierté
Sans foie sain
Cent fois sainte
Au ciel sombre
Des rouges
Et des bleus
Sans verdure ni verbes ni natures
Peuple d’aubes diabétique
Pauvre hépatique peuple d’eau
Sans arbres, où sont tes racines?

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RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

La complainte de la chaussette amoureuse

Imagiaire eaux-pierresUne sentimentale
Chaussette
S’envolait
Abruptement
En roulant
Sur le vent.
Elle se disait:
Que vais-je faire?
Je vais tomber
À la mer.
C’est trop con
Trop contrariant.

C’était
Bien la peine
Poupette,
De venir
Dans le Vercors
Et de tant
Crapahuter.
A fallu
Qu’on se mette pieds nus
Sous quelque prétexte qui pue
Puis une bourrasque s’en est mêlée…

Et la langoureuse chaussettes
Toubillonne aléatoirement,
Le long d’une haute falaise calcaire.
Oh, le beau grand torse hiératique et fier!
C’est le coup de foudre. On peut rien faire
Pour contrer le drame présent.

Amoureuse, notre chaussette
S’accroche maintenant dans les sapinages
Au faite de son grand amant-paysage.
Elle se coince, s’emberlificote
Il faut pas grand boursicote
Pour piger que c’est la fin de leur voyage.

Depuis, notre Yseult chaussette
Enchâssée sur des sapins
Tremble d’amour comme une éperdue.
Sur une falaise du Vercors
Elle annonce aussi, par sémaphore,
Qu’Anthropos pollue. Poil au…

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Au revoir

imagiaire pimprenellesBon
Au revoir
Les mâchouilleurs
De paille.
Je me taille.
On est pas ici
Pour abreuver
Mais pour
S’explorer
Introjecter
La sensation
De nos guibolles
Cernées
D’un lagon.
Et foncer
Vers le point
Infini
Que notre tarin
Nous indique
Au bout
De la vie.
Je vous laisse bien boire.

Au revoir.
Et me bêlez pas des légendes débiles
De méchants loups ou de crocodiles.
De quelque chose, tous, nous mourrons
Et je vais pas attendre après la tremblante du mouton
Ou le fil du cisaille d’un garçon boucher.
Jamais entendu causer d’un certain Prométhée?
Il vola le feu. Moi je joue dans la flotte.
Vous me direz pas. Chacun sa marotte.
Je fais ça pour la sensation, pas pour la gloire.

Au revoir.
Je vous lègue mon espace dans le trécarré.
Broutez, broutez. Moi je veux tant nager.
Je vous lègue ce coin de ciel au dessus du pacage
Sous lequel je fus si volage.
Et, oh… oh… pas de bêlements pitoyables.
Ça ferait juste par trop minable.
Et ça me ferait pas vraiment changer d’idée.
Quand il faut y aller, il faut y aller.
Vous m’oublierez vite, allez. Qu’on se le dise.
Vos oreilles se chargeront d’une petite brise.
Vous yeux s’alanguiront dans les sonnailles du soir.
Ils continueront de bien regarder sans voir.

Au revoir.
Je me barre.
On est pas ici pour abreuver
Mais pour s’explorer.
Et tout est dit.
Et je vais pas me gêner.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Secrétaire

Imagiaire vergnerChèvrefeuille
Est secrétaire
Dans un grand champ
Tout vert.
Elle a de longs pétales
De fragile fer.
Elle est roide
Froide, altière.
Elle a des sœurs
Des frères
Qui sont tous
Secrétaires
Dans des prés
Variés, divers.
Ils sont
Pas trop diserts,
Ces chèvrefeuilles
Prospères.
Leurs pétales
Savent se taire.
Intendance
Et laisser-faire
Ès vastes plaines herbières.
Mais Chèvrefeuille, toute secrétaire
Qu’elle est, garde des petits airs
De paysanne crapaudière,
De flûtiste, de grisette, de rombière,
De chaloupeuse et… bon… On va pas en faire
Un inventaire à la Prévert.
En effet, comme elle a des sœurs, des frères
Qui sont tous, comme elle, secrétaires,
Ça pourrait jalouser et en faire une affaire
Car eux, ils ne sont Rien… Rien avec un grand R.
Ils sont que des ballots, des masses fourragères.
C’est Chèvrefeuille ici, notre petit mystère.
C’est pour elle et nulle autre, la pantoufle de vair,
L’anneau d’or ciselé et la prison de verre.
Oh, les pétales de fragile fer savent se taire.
Intendance et laisser-faire
Ès vastes plaines herbières.
Mais… bon… qui va faire faire
Du secrétariat à une secrétaire
Telle Chèvrefeuille, si fraîche si primesautière ?
Fichtre, cette situation devient fort boulevardière.
L’épilogue est limpide, la chute est nette et claire.
Elle va se faire cueillir, notre belle secrétaire.
Et alors bastingage, tourbillon, adviendra
Ce qu’il adviendra
De ses beaux pétales roses en forme de longs doigts.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Trois cauchemars: Martyr

Il est une maison blanche
Dans une ruelle
Où deux jeunes gens
Fuient
Réalité
Et ennuis
Des chasses à l’homme

Elle ne connaît rien
Que l’errance
Des jours
Pluvieux
Et tristes
Elle n’a pas faim
Son corps émacié
N’est pas apeuré
Elle guette

La poussière
Couvre ses yeux
Proie solitaire au fond des impasses terrestres
Naïve par nature
Son champ de vision rétréci déjà

Elle ne serait pourtant jamais entrée
S’il ne l’y avait pas invitée
La maison blanche n’a rien de lumineux
Bien au contraire

La première impression, étrange et carnavalesque
A peine la porte passée que déjà l’escalier plonge
Vers l’entresol, à demi-enterré
Où l’on devine une fresque

Mais la visite commence par les plafonds obscurs
D’où pendent des lambeaux
Comme des déchirures
De coton et de sang

Un sentiment de froid, de saleté l’envahit
Elle ne dit rien pourtant
Elle se laisse guider
Par le jeune homme

Elle n’a jamais imaginé croiser un être si parfait
Et dans son regard qui scintille
Comme un éclair dans la canicule
Elle ignore le drame

Ce genre de garçon appartient aux mythologies
Il est de ceux qui se font enlever
Par les dieux jaloux ou blessés
Et finissent toujours mal

Ce genre de garçon n’est pas naturel, songe-t-elle
Sa part de divin est trop visible
Trop parfaitement décelable
Et donc irrésistible

Et si elle se demande souvent pourquoi elle
Et lui pose la question à lui
Il lui répond qu’il voit en elle
Le même divin qu’en lui

L’impression de malaise pourtant la gagne
Dans cette maison blanche aux jours condamnés
Aux habitants silencieux et mornes
Aux courants d’air froids

Et malgré sa présence charnelle dans son corps désœuvré
Malgré le feu et la langueur de leurs baisers
Et le désir qui les anime, encore et encore et encore
Elle commence à douter

C’est le moment qu’il choisit pour lui faire miroiter
Dans la paume de sa main, comme des flocons de glace
Deux sphères tranquilles roulées dans le sucre
Neige, Neige zéro point zéro

Et dans le désespoir tranquille des chambres
Aux lambeaux de coton et de sang
Dans l’escalier impur qui descend vers l’entresol
Elle se met à sombrer

C’est une étoile qui s’épanouit à l’intérieur
Qui balaie toute angoisse et tout sentiment
Pour ne laisser sur son passage
Qu’une extase vide et invincible

Un lointain rêve inachevé demeure
Entre les paupières entrouvertes
Et s’efface à mesure que la Neige
Prend possession de son corps

Un autre rêve le supplante
Plus éblouissant et plus insaisissable
Qui recouvre lentement le premier rêve
De sa patine brumeuse

Les gestes du quotidien amorcent
Leur lente disparition
Tandis que la contemplation se fait plus absolue
Plus implacable

Des heures immobiles et comme paralysées
Remplacent les mouvements et les paroles
Qui deviennent de plus en plus désordonnés
Sporadiques

La contemplation demeure, la contemplation demeure
Verte arborescence qui commence à pourrir
Dans le rêve de la Neige qui a totalement avalé
Le monde autour d’elle

Il n’y a plus de passerelle qui la retienne encore
De s’effondrer dans le gouffre de la Neige
Sa vie s’achève dans l’entresol délabré
Les yeux brûlés par l’écho de la fresque

C’est une peinture qu’on devine, à demi mangée par l’ombre
Qui raconte l’histoire d’un martyr oublié
Un homme maigre et barbu aux cheveux rougeoyants
Qui marche entre des pèlerins

Ils pleurent, ils pleurent les hommes qui l’accompagnent
L’homme qu’ils mènent à la mort est marqué
Du sceau des créatures dont on ignore
Si le maléfice est divin

Son regard rappelle ceux des possédés par une vie immonde
Qui s’acharne sur le sort de certains
Et les fait pousser dans l’ombre
Avec un plaisir sadique

Il est de ceux qu’on a battus et torturés dès qu’on a pu
Il a grandi avec la douleur, il est la douleur
Et sa douleur à lui a grandi
Aussi

Il voit sans doute des êtres surnaturels
Et dans son œil égaré, vieille cicatrice, punition ancienne
Luisent bravement le désespoir et le désir d’en découdre
Mêlés à l’accoutumance de la haine

Son corps décharné, sous la robe de bure
Soutient sa tête massive, les cheveux en bataille
Les mains et les chevilles par les chaînes
Entravées, saignent

L’huile faiblement éclairée révèle encore quelques détails
Comme l’expression de béatitude hystérique des pèlerins
Comme le crépuscule qui s’effondre
Comme le froid

Et puis il y a la cage, dont elle ne peut détacher le regard
La cage de fer qui emprisonne et mord la chair
Autour du cou, sous la tête enfermée
De l’homme enchaîné

Combien de temps est-elle restée devant cette fresque
Ne faisant rien d’autre que fixer le martyr
Avec sa tête dans une cage
Et son œil de cinglé

Combien de temps est-elle restée, dépérissant
Ignorant les appels désespérés de l’organisme
Qui meurt lentement, rongé par sa propre folie
Sous ses mutilations

Partageant seulement avec le garçon divin
Qui l’a poussée en bas, cette fascination putride
Pour le martyr sur le mur, elle laisse ses propres gestes
Opérer la mue délétère

Et bientôt, nourriture n’est plus nourriture
Sommeil n’est plus sommeil
L’amour n’est plus l’amour
Et l’horizon se ferme

Autour de la fresque, les jours passent
Entre le sang qui coule et les flaques saumâtres
Qui jonchent l’entresol de leur contemplation
Encombrée de déchets organiques

Jusqu’au jour où des coups sourds frappent avec obstination
Faisant vibrer soudain un corps qu’elle ne sent plus
Blessant ses yeux incertains
De lampes allogènes

Des figures casquées et massives, alertes pourtant
Envahissent l’espace et hurlent à son intention
Des questions qu’elles ne comprend pas
Et la soulèvent

Elle a l’impression qu’on la déracine
Arbre ancien et calcifié qui soutient dans ses ramures
Le poids de la culpabilité et de la terreur
D’un martyr encore frais

Elle peut observer, au moment où on la dépose sur la civière
Dans la lumière crue, le jeune homme divin
Lentement pivoter, suspendu dans les airs, le cou désarticulé
La tête dans une cage

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Les cascades

Dans un désastre obscur d’où scintillent des nimbes,
Abominablement de licornes ruées,
Se cabre au soupirail érectile des limbes,
Le vierge enfant dont l’œil cercle boue et nuées.

De sa voix sirupeuse aux accents de viole,
S’épanche un vain soupir sur le soir illuné,
Dont le spasme profond que son âme étiole,
Ensemence la peur farouche du damné.

Scrutant les alentours, sans bâton ni bougies,
Parmi les monstres d’or, les coulures d’éthers,
Il nargue au sillon clair fendant les eaux rougies,
Ces yoles d’exilés pleins de chancres amers.

Et par l’humble candeur de ses paupières rousses,
Qu’attise le flot lourd de secret balancier,
L’enfant meurtri ne voit s’exposer sur les mousses,
Un cruel et navrant sarcophage d’acier !

THOMAS FALLET

Poème inédit

La chanson de Saint-Samson

imagiaire pimprenellesVoici le temps
De l’automne,
Des sonnailles
Des moissons.
Il faut refaire
La chanson
De Saint-Samson.

Les feuilles ont pris
Des couleurs
Et elles valsent
Sur l’horizon.
Il faut refaire
La chanson
De Saint-Samson.

Le fruit d’amour
Devient dense.
Et il se rue
Dans la danse.
Il faut refaire
La chanson
De Saint-Samson.

Jouissons car l’hiver approche.
Il vient réclamer sa rançon.
Il faut refaire la chanson
De Saint-Samson.

Saint-Samson danse comme un dingue
Avec Dalida comme de bon.
Il faut refaire la chanson
De Saint-Samson.

L’automne c’est la folie des âges
Qui s’éclatent juste avant de claquer.
Il faut refaire la chanson
De Saint-Samson.

Il faut s’y ruer sans gamberge.
C’est une manière de fatalité.
Il faut refaire la chanson
De Saint-Samson.

Voici le temps de l’automne
Chantons et que rien nous étonne.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.