L’argent est-il écologique?

Quel cycle stupide!
Doux heurts
C’est long, mais rond
C’est trois fois quatre oubedon
Quatre fois trois en saison
C’est selon les salons
Et si cela fesse la face
Le soleil n’y laisse sa trace
Croissons, repoussons, pressons, progressons,
Car la croissance à tout prix n’a pas de cou, de tête
Et puisque la finance fièrement
Qui a raison en présence du Soleil?
On ne pourra jamais aller de l’avant
L’astre lui-même est devenu rapace
Et son effet de serres voile sa nature démesurée.

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RICHARD MONETTE

, MAIS…, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Souvenir

Oublie leur couleur
Oublie leur sexe
Oublie ta méfiance
Ou la soi-disance

Oublie leurs dieux
Oublie ce qu’ils pensent
Même ce qu’ils mangent

Oublie leur Noël
Oublie qu’ils sont rebelles
Et font les poubelles

Oublie leurs prières
Où ceux qu’ils vénèrent

Oublie leurs méfaits
Oublie leurs femmes
Et qu’ils sont polygames

Oublie qu’ils puent
Et que parfois ils tuent
Qu’ils sont capables
De pillages et de saccages

Oublie que parfois ils vendent leurs enfants
Qu’ils sont mécréants ou charmeurs de serpents

Oublie qu’ils sont soldats
Juifs ou Palestiniens
Qu’ils se battent pour le même pain.

Mais pense parfois à eux
Rien qu’un petit peu.

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CAROLINE MONGEAU

Rage dedans, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Le cri qu’est le silence de pierre

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Calcaire : morts sur des morts entassés.
Cimetière de multitudes amassées,
Immense foule des ancêtres concassés.
Par milliards de myriades ils reposent,
Les corps de ce petit monde,
Et la faux les dépose
En pluie lente au fond des mers,
Et s’impose.
Tant de vies simples qui ont transmis leurs chairs
De la mer à la terre, jusqu’à l’air
Lorsque gicle en cent millions d’années
(En un éclair)
Une montagne de ce calcaire cimetière
Qui n’en finira jamais de vivre,
Poussant sa matière au gré des fissures,
Perlant aux mousses des sources gouttelières,
Sous les vieux rocs des pentes forestières
Et même sous les remparts d’une cité entière
Qui s’installa jadis
À la croisée de pistes charretières
Et posa son agora sur le replat d’un col
Avec, sur les flancs, les moulins qui volent,
Leurs ailes déployées aux souffles du vieil Éole.
Aujourd’hui, sur le chemin de la cité morte,
Une mante
Se chauffe le ventre à la pierre tant piétinée
D’un seuil d’une porte d’une masure écroulée
Aplatie de chaleur au rebord de la pente
Où s’assemblait jadis,
Sur des gradins, turbulente,
La population de cette ville si récente…
Si récente !…
Et maintenant toute encombrée de chênes.
Dieux que c’est pénible !
L’instant trépidant nous aliène
À notre propre durée,
Et la scène
De toutes nos vies passionnées,
Dans le silence épais de la pierre éboulée,
Est balayée par les hurlements des morts
Que l’enfer alluvionne
En morraines convulsionnées.
Alors, cette mante
S’est immobilisée, et me regarde.
Je fais bien attention
À bien viser.
Mon pied immense se pose,
Lourd,
Bruyant comme une colonne du temple,
Terrible comme la fin d’un enfant,
Et j’écrase gratuitement cette vie surpise.
C’est que je suis méchant,
Car le temps me terrorise.

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Lesbienne cycliste

Une lesbienne cycliste roule sur ma rue.
Ses mollets, ses cuisses
Sont musculeux et nus.
Elle pense à son amoureuse
En pédalant, langoureuse.
Aimer est son but.
Du bout des cheveux jusqu’au fondement du cul.

La lesbienne cycliste marque une petite pause.
Ses genoux, ses cuisses
Ployés, tendues. Elle s’assoit. Jolie pose.
Elle rêve de son amoureuse,
Gauchie, comme une Penseuse.
Aimer, c’est sa fonction
Du bout des cheveux jusqu’au pourtour du con.

Et ma lesbienne cycliste repart gaillardement.
Le soleil de juin arrose
Son casque, noir mais scintillant.
Elle fonce vers cette amoureuse
Qui la prendra, folle et gueuse.
Aimer, c’est leur fièvre
Du bout des cheveux jusqu’à la surface des lèvres.

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CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
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Le passager

Pelote de soie qui fulmine
Rire translucide
Dans un repli de soi gravé
Et qui déchire
Un amour inopiné

A peine tombé de l’arbre
Un regard de cétacé
Se précise avec le temps
Qui s’écoule
Œil indicolite

Nous sommes absents
Soustraits du temps
Nos jours cloîtrés
Dans un bonheur jaloux
Et égoïste

Le crépuscule des fous
Nous prend à la gorge
Et nous précipite
De désarroi
En peur panique

Des rondes de nuit
S’attardent
Le cœur lacéré
Par l’évasion nocturne
De ton sommeil

Contours de cire
Quand tu dors
Infiniment loin
Terreur immobile
Qui feint la mort

Passager débarqué
Entre nos mains novices
Et sous notre œil halluciné
Quelle étrangeté
Un fils

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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À te voir

À la dérobée de mes prunelles
en mes rides à mes orbites
en mes veines à mon cœur
images dérobées qui affleurent
discrète je t’amasse en voleur
Telle l’avare et jalousement voyelle
je m’entasse des piécettes de toi
je m’encomble de toi et m’y empreint
je m’emplis les yeux de tes yeux pleins
de toi coffrée au grenier d’un séraphin
Déviante, je m’engouffre pensive
je me souffre-douleur compulsive
j’en suis à cent vies à te voir
je ne survis plus à ton regard
et en trépasse de l’absence plus tard
À la dérobée de mes prunelles
en mes rides, à mes orbites
aussitôt le butin empoché et trop vite
je me défile comme ces voyeuses
illégalement passionnées et miséreuses

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RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Ton cœur s’étoile

Quand ces stalactites en carottes
Apparaissant sur le toit de la grotte,
Ton cœur s’étoile.

Tu penses un moment à cet immense et dense toile
Qu’est la terre.
Elle recouvre tout un disparate univers
Avec cet épais plancher des vaches
Que nos bobonnes et nos ganaches
Percutent pensivement du talon,
En tirant leur petites conclusions
Sur de si superficielles trajectoires.
Et ici, bien loin en dessous d’eux,
Il y a toi, il y a nous deux.

Tu le sens bien qu’ici se transgresse le normal.
Et ton cœur s’étoile.
Quand ces stalactites en carottes
Apparaissant sur le toit de la grotte,
Nos mains tout doucement se touchent.
On pourrait entendre voler une mouche
Mais il n’y en a pas.

Elles sont restées par delà le plafond des vaches
En compagnie de nos bobonnes et de nos ganaches.
Ici, c’est seul, c’est vide, c’est toi et moi.
La caverne séculaire très lentement nous avale.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
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Être louche sur l’île aux lentilles

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Maître Mouche, occupé sous mille mantilles,
S’abouchait avec maintes figures farouches.
Tâtant tout, goûtant tout, des mentons aux pupilles,
De sa trompe à trompette il léchait jusqu’aux bouches.
Épuisant la patience de toutes les filles,
Et partout menacé d’une sombre babouche,
Maître Mouche, amusé par tant d’escarmouches,
Aimait ensuite à s’envoler vers sa flottille.
C’était, au creux d’un bois, quelques très vieux pétales
Qui flottaient gentiment, bien à l’horizontale,
Sur une étendue d’eau parsemée de lentilles.
Maître Mouche, que la flemmardise émous-tille,
S’en faisait tout un plat, de sa sieste orien-tale.
Cette inactivité lui était capitale.
« Mon magnifique plat de lentilles… »
Mais…
« Une autre mouche, très louche
Et puis gracile, un fil
Qui se prélasse, poufiasse !
Pile sur mon île ! »
La tuile…
Sans aucune hésitation,
Maître Mouche en éruption
Plonge tel un noir grêlon
« C’est mon salon !
Attendez que je l’étrille ! »
Et pique
(Quelle mouche te pique ?)
L’être louche sur l’île aux lentilles.

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Le toit de ma maison

Le toit de ma maison
Me démarque et m’isole
De l’univers fripon
Aux tourneboules folles,

Le toit de ma gargote
Me préserve imbuvable.
Je suis un escargotte
Mon existence est stable.

Je peux pioncer trois ans
Serein comme un cristal
À l’abri des méchants.
Petit et gigantal,

Le toit de mon palais
S’incurve en un vieux dôme.
J’y retrouve la paix
Comme la feuille morte au tome.

Et mon décor caillasse
Élimine toutes mes peurs
De la marée salace
Des fous, des prédateurs.

Car ce monde est odieux
Il n’est plus la nature
Il est vertueux-vicieux
Il est mou, il est dur.

Le toit de ma maison
C’est un jeu de couleurs
Ouvert comme l’horizon
Fragile comme une chanson.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Les grandes cavernes

C’est une roche fondamentalement granitique
Qui contient infailliblement des grenats
Comme le plus copieux des manuscrits hittites
Contient des clous, des coutelas. Des cloute-las.

C’est une de ces ampleurs historiques qui vous bernent.
Eh bé, c’est les grandes cavernes.
C’est un escargot de mer qui fait sa digestion.
Il brandit son problème, gestation de solution.
Il est peu amène et il est un gastéropode.
Sa patience s’amenuise, sa bonne volonté s’érode.
On sent indubitablement qu’il s’énerve,
En ces grandes cavernes.

C’est une toute petite algue, pour tout dire c’est une ulve.
Elle n’a plus l’innocence de nos bites, ni de nos vulves.
Elle est un pur produit des civilisations.
Elle ne se développe que dans un lit de pollution.
C’est donc pour elle un sacré coup de veine
Que ces grandes cavernes.

C’est une roche fondamentalement granitique
Qui contient infailliblement des grenats.
C’est un escargot de mer qui fait sa digestion.
Il brandit son problème, gestation de solution.
C’est une toute petite algue, pour tout dire c’est une ulve.
Elle n’a plus l’innocence de nos bites, ni de nos vulves.
C’est une roche qui a l’âge immémorial des badernes
Et qui se tient en des hauts lieux dignes de Jules Verne.
C’est un escargot de mer à l’existence terne.
Ne croyez surtout pas que la solution du problème
Le concerne.

C’est une bien petite ulve, une scorie, une tache, un cerne.
C’est le Phénix des fonds et son Hydre de Lerne.
C’est les grandes cavernes.
C’est les grandes cavernes.
C’est les grandes cavernes.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.