Fou braque, fou Braque

cover_laurendeau_helicoidalDe quelqu’un
Qui déraisonnait,
Autrefois on disait
Qu’il était
Fou braque.

Il est
Difficile
De statuer
Sur le fait
Que c’était
De sauter,
De gambader,
D’être enjoué
Comme le chien
Ou de mettre sur croûtes
Des arabesques de doutes,
Des mondes en déroute
Des univers malingres
Comme le peintre.

Fou braque canin ou fou Braque pictural?
On dira ce qu’on voudra,
Le dilemme n’est pas banal.
Je crois même savoir qu’un groupe humoristique
Perclus de sens pratique
(Ou est-ce un ensemble orchestral?)
Adopta ce désignatif: Les fous braques.
Quelqu’un doit donc bien avoir une position
Sur cette question.
Ou alors, c’est un peu de l’arnaque.

Cynophilie hypernerveuse?
Ou protocubisme à la courbe frondeuse?
Pour faveur, choisissez.
Et si braque n’est pas une notion claire
Je vous passe mon chapeau
Que celle de fou ne vaut guère
Mieux, en cette saison
De repeinte de plafond.
Tiens-toi donc…

 

PAUL LAURENDEAU

L’hélicoïdal inversé, poésie concrète, ÉLP éditeur 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

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Les «besogneux»

Blessure des motsÀ peine gémis-tu sous le fouet des contraintes,
Ombre laide et falote usée à tous les vents.
Le labeur t’a cloué parmi les morts vivants,
Dans un rôle où ton âme expire en sales feintes.

Avilis chaque jour de fables et de craintes,
D’autres hommes que toi vont, spectres émouvants,
Vers le même lieu vide aux leurres dépravants,
Traîner, cadavéreux, leurs figures éteintes.

Celui-ci mêle encore à son destin enfui
Quelque pauvre bonheur sanglotant après lui ;
Celui-là se souvient qu’il fut né sans attache.

Et tous, anéantis par une amère tâche,
Fous de l’espace clos qui les tient prisonniers,
Ne sont plus que des chants hagards et calomniés.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Ornithocycle

AssemblagesLe chat blotti dans mes bras,
Je m’enfuis.
Le ciel au bout de mes yeux,
Je bondis.
Le vent joue dans les cheveux,
Je dévale.
Le roi me poursuit.
Je démarre,
Et l’oiseau me suit.

Ton beau cœur dans ma poitrine,
J’accélère.
Ton regard dans l’horizon,
Je m’oriente.
Ton sourire dans mon courage,
Je pédale.
Le roi me poursuit,
Je m’envole,
Et l’oiseau me suit.

Une hélice qui bourdonne, je chantonne.
Une étoile joue dans le ciel, je m’y cache.
Une forêt majuscule, j’y zigzague.
Le roi me poursuit, je monte en chandelle,
Et l’oiseau me suit.

La police qui nous cherche, je m’en fiche.
La montagne qui te garde, j’y arrive.
La cabane qui t’abrite, je la vois.
Le roi me poursuit, j’atterris,
Et l’oiseau me suit.

Le chat blotti dans mes bras, je t’embarque.
Tes cheveux dans mes cheveux, je dévale.
Ton sourire majuscule, j’y zigzague.
Le roi me poursuit, le Soleil crie «Par ici!»
Et l’oiseau nous suit.
Oiseau de paradis.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

Assemblages, ÉLP éditeur, 2013, 1,99 € – 2,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Zinc aqueux

Un zinc aqueux dans une ruelle
Un verre de raide, un coup de pelle
Les hommes se frôlent dans la ruelle
Dans les recoins sous la tonnelle
Partout ils agitent leur crécelle

Frappé de l’airain des damnés
A mon comptoir d’or enchaîné
J’attends comme un brave lévrier
Que tu fasses enfin ton entrée
Ombre affûtée par la fumée

Toi qui détonnes dans cet enfer
Ni serf, ni maître, ni supporter
Les gagneurs te matent de travers
Les michetons le font par derrière
J’étouffe des envies meurtrières

Dans tes regards que dalle pour moi
Des sourires morts, des gestes las
Et je me dis: que fais-tu là?
Entre travelos et hommes de loi
Qui viennent soulager leurs émois

Sous la plissure de tes pensées
Quelle idée bizarre t’a frappé
Toi, planté là, dont on ne sait
Même pas de quel rebord tu es

Quand tu appliques une gestuelle froide pour descendre un verre, le regard dans la glace fixé sur les bouteilles et les silences qui s’étendent comme des rubans entre le monde et nous, les crevures. Quand tu restes un peu, obscur et taciturne dans ton manteau fermé contre la moiteur du bar, sanglé et détaché.

Pourtant, ton essence amère demeure après ton départ, de froids hivers envahissent nos nuits, les garçons désertent la ruelle, colonisant les sous-pentes et les réserves du Chien fougueux et tu passes entre eux comme un fantôme et aucun d’eux n’ose te toucher de peur de te faire disparaître et si ta présence est toujours relevée, ton absence l’est plus encore, comme quand on dit «Tiens, le vent est tombé» car maintenant il fait nuit.

Et moi j’attends comme un débile Soir après soir et nuit fébrile Que ma stature de garde agile Aiguise en toi des voies fertiles

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Tes yeux sur ma peau [REPRISE]

Perle-MonetteIl était une fois des feux
des feux qui étaient fabuleux
des feux allumés dans la peau
à envoûter comme des démons fous
des feux de braises dans la peau
ma peau sublimée sous tes yeux
tes yeux qui étaient fabuleux

D’autrefois je revois tes yeux
tes yeux qui sont magiques
tes yeux à voir sous les peaux
à déshabiller les âmes de leur sort
tes yeux doux à une vieille peau
ma peau de vache vêtue de briques
sans tes yeux qui sont magiques

En cette nuit près du sapin
qu’embaume de bonheur
un parfum de forêt et de lutins
où les petites lumières de couleur
s’invitent au gradin des odeurs
car les amants se voient se voient
et se voient encore pour la première fois
alors ces corps ont encore un intérieur

Sous les peaux ensorcelées par nos jeux
des jeux qui jouxtaient moelleux
des jeux à nommer toutes nos peaux
surfaces comme des endroits fous
où tes yeux de délinquante âme à peau
enserrent mes peaux en étau de frissonneux
mes peaux ensorcelées par tes jeux

En cette nuit près du sapin
qu’embaume de bonheur
un parfum de forêt et de lutins
où de petites lumières de couleur
s’invitent au gradin des odeurs
car les amants se voient et se voient
et se voient encore pour la première fois
alors ces corps ont encore un intérieur

Ma peau enchantée en bottes de sept lieues
ces lieux qui sont magnifiques
tes lieux à migrer hors la peau
à inventer le rire rauque des avalés
tes lieux où nos cœurs à fleur de peau
nos peaux friables à fièvre tellurique
petites peaux enchantées par ces lieues

En cette nuit près du sapin
qu’embaume de bonheur
un parfum de forêt et de lutins
où de petites lumières de couleur
s’invitent au gradin des odeurs
car les amants se voient et se voient
et se voient encore pour la première fois
alors ces corps ont encore un intérieur

Quelques fois je recevrai tes yeux
tes yeux qui seront merveilleux
tes yeux iront tomber sur ma peau
à surfer comme des doigts jaloux
tes yeux à liquéfier ma peau
ma peau d’oripeaux de vieux
et tes yeux me feront merveilleux

En cette nuit près du sapin
qu’embaume de bonheur
un parfum de forêt et de lutins
où de petites lumières de couleur
s’invitent au gradin des odeurs
car les amants se voient et se voient
et se voient encore pour la première fois
et nos corps ont encore leurs intérieurs

 

RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Les immigrants

Rage-dedans-MongeauParfois au périple de leur vie
Le désespoir en fortune
Partent de chez eux
Pour du mieux.

Entassés sur
Des radeaux d’infortunes
Leurs destins
En d’autres mains
Pour traverser ayant donnés
Toutes leurs fortunes
Leur vie à la chance
S’en remettent aux destins
Pour les lendemains.

Arrivés avec rien
Le cœur de souvenirs plein
Du temporaire
Juste le nécessaire.

Ne pas s’enraciner
Ni vraiment s’installer
Rêvent de retourner
Ne pas s’assimiler.

Toujours différents
Quelque chose dans le cœur
D’une autre couleur,
D’une autre saveur.

Mis de côté
Toujours à côté
Juste un pied dans l’étrier
De notre réalité.

Jamais tout à fait heureux
Scindés en deux
Chez nous, chez eux
Ni bien, ni mal
Deux rivalités
Autres réalités
À décider
A départager.

Rêves de retour
De retrouvailles
Tellement d’allégresse
Dans toutes ces promesses.

CAROLINE MONGEAU

Rage dedans, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Si cela… si ceci…

Gouines coquinesSi je n’avais
Jamais été violentée,
Aimerais-je
Quand même les femmes?
C’est difficile
À décider.
Peut-être serai-je
Simplement bisexuelle
Multipliant pas deux
Mon petit potentiel
De sempiternelles
Langueurs sensuelles.

Si je n’avais jamais subi cette agression,
Serai-je tribade?
C’est un point d’interrogation.
Je serais certainement généralement moins agressive
Envers les porte-bites
Et leurs ardeurs lascives,
Leurs fleurs neuneu
Et leurs verbeuses missives.

Si ce soir là, ils ne s’étaient pas mis à deux,
L’un me tenant,
L’autre me tringlant
Violemment,
Et puis en s’alternant,
Porterai-je quand même toujours un couteau sur moi?
Cela sera toujours un lancinant mystère
Et pour tout dire, bon
Sa résolution,
C’est pas de vos affaires.

Si cela… si ceci…
On pourrait frire sans fin
Sur les tisons du dilemme
Que je porte en mon sein.
Si ma grand-mère jadis avait porté une bite ?
Serait-elle mon grand-père ?
Oui? Non?
C’est vous qui le dites…
Si cela, si ceci…
Je suis lesbienne, tout est dit.
Cessons de gamberger
Et fouaillons la vie.

.

CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.