Petit poème nocturne

Gardien des excuses recherche emplacement pour la ruse, chemin de pierre pavé de verre transparent aux écluses novales.

Mes rayons d’étain entameront les bas-reliefs du palais chiffonné. Aux cris des enfants les joyaux répondent, tintinnabulant dans l’obscurité.

Les établis de fer résonnent des routines des forgerons borgnes aux doigts d’or. Et la voix s’élève, douce et cristalline comme celle d’une mère orpheline.

Gardien des excuses cherche une voie de garage entre les vastes locomotives de bronze usagées et lasses.

De jeunes promeneurs errent dans la rue sans but. Ils deviennent phosphorescents, à mesure que leur innocence gronde.

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Perles pour l’oubli

Perle-MonetteOn peut s’approprier une perle rare par amour, aimant aussi le beau, l’illusoire perfection de la nacre irisée. On peut autant la laisser à l’océan où elle ne sera rare pour personne, loin de la convoitise et des conflits des hommes propriétaires et jaloux. C’est par conviction de tendresse et respect de la rose produite à la liberté des champs de fleurs qu’errent mes os loin de sa peau, qu’évoluent mes yeux loin de ses ongles et que se plisse mon épiderme loin de ses épines. Oh oui! On peut aimer les tournesols sans les cueillir, les observant en extase bouger au soleil tout l’été, même sachant qu’un soir, sans amertume, morose, on les verra se courber de l’automne et du poids des oiseaux pillards, dépossédés de vitalité brillante comme perles pour l’oubli.

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RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Venins

Imagiaire eaux-pierresMilles venins
Sur les rebords
De cathédrales
Font l’apologie
De l’anormal.
Ils grouillent,
Pullulent,
Se percutent,
S’investissent,
Se transmutent.
Ils ont été plantés là
Par les vieux corps de métiers
Qui ont bien vu à lacérer
La rigoriste et droite institution
De leur venimeuses courbes et balafres.
Ils sont la chair purulente des affres
De la résistance sourde de Dionysos à Apollon.
Et, les venins, bien, on a apprit à les connaître
Comme toute persistance du flux de l’être.
Et on en est venu à venir les visiter
Pour eux-mêmes. Pas pour les « adorer »,
On en a rien à cirer,
Et encore moins pour se les injecter.
Il s’agit plus de fixement les mirer
Sur les rebords dentelés de la coupe,
De les regarder miroiter
Sous la coupole de l’objectif en loupe
De nos touristiques curiosités
Ordinaires et athées.
Ah, ce sont des statues, ce sont des gargouilles.
On dirait vraiment qu’elles se grouillent
Pour venir promptement nous narguer,
Nous, du contrebas,
Nous qui ne voulons pas oublier,
Et elles qui ne se souviennent pas.
Imparablement, ils laissent un scotome peu anodin
Ces venins.
Aussi, fascinés, on reviendra les voir demain.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Seule maintenant

imagiaire pimprenellesRose en bouton
Dans la gelée,
Te voici penchée,
Vouée à des lendemains
Moins reluisants,
Seule maintenant.

Tu fus, jadis,
La reine des fleurs.
Tu faisais follement
S’emballer tous les cœurs.
Et tu te retrouves,
Toi le fleuron d’un temps,
Seule maintenant.

Souviens-toi, quand on t’enfila au bout d’un fusil,
Quand les Teutons, on les aurait, pardi.
C’était bien avant nos sectorielles de feu et de sang
Toutes aussi absurdes cependant…

Et te vois-tu encore à la boutonnière d’un ministre
Quand tout était toc et pimpant et que rien n’était triste?
Les politicards ne sont plus que des flatulents,
Des boucs émissaires maintenant.

Toi, tu te dressais, dans le temps des guitares,
Et de la paix, et de l’amour, et de ce fol espoir.
Le pouvoir des fleurs va de plus en plus déclinant,
Creux et vide maintenant.

Mais tu reviendras, parce que tu es éternelle,
Que tu es sororale et que tu es fraternelle,
Et que tu es attendue par ces milliers de gens,
Tous seuls maintenant.

Rose en bouton dans la gelée,
Te voici penchée, figée,
Mais vouée à des lendemains plus gorgés,
Plus puissants. Je le sens, je le sens…

Tu vas mourir, rose. Seul maintenant
Nous reste l’espoir de tous nos recommencements.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Bonjour

Imagiaire vergnerBonjour…
Gentille,
Tu es la seule dans le coin.
Boujour
Tes petites copines
Sont bien loin.
Joujour
Tu es hirsute
Et bigarrée.
Boujour
Tu es roide,
Dentue,
Hérissée.
Bonjour…
Sans doute pour cause de désertification
Joujour
On peut pas dire que t’aie de la conversation.
Mamour,
J’assume céans qu’il est d’un insolite sans borne
En vrai balourd
De faire ainsi la causette à une salicorne.
Bonjour…
Mais c’est que ces paquets de provignements,
Toujours,
Ça garde un petit aspect inquiétant.
Terrifiant, sidérant.
Joujour
Alors faut quand même
Un petit peu ratiociner
Boujour
Et minimalement
anthropomorphiser
Joujour
Pour expier
Sans transpirer
Bonjour…
Et ainsi s’éviter
De paniquer.
Donc : bonjour !

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Entre deux tas de cendre

Entre deux tas de cendre, l’ouvrier s’acharnait à ne rien laisser d’autre qu’une fine couche de plumes lisse et pure comme l’eau des fontaines.

Un autre, dans un désert, entassait du ballast, en prenant bien soin d’empiler les cailloux un à un selon un ordre connu de lui seul.

Deux soldats s’entraînaient à ne pas hurler de terreur devant le champ recouvert de cadavres qu’ils avaient à traverser.

Une femme assise dans un jardin répétait une série de mots dont elle ne connaissait pas le sens, rien que pour ne pas oublier d’être inutile.

Un homme observait sa femme à travers un orifice percé dans le rayon d’une ruche fraîchement prélevé.

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Regret d’enfilade

Au temps d’un frisson clair dépoitraillant la vague,
Éparse au gré du sang verdelet des écumes,
Lentement sur le soir, je tournais mon œil vague,
Au seuil immaculé des cuirasses de brumes.

Des viornes fanaient sur des robes spectrales,
Abominablement de leurs cistres charmeurs,
Des faunesses cambrant leurs torses noirs de râles,
Enchantaient l’yprau d’or de soudaines clameurs.

D’opalines amours fantasquement figées
S’irisaient, tandis que d’amertumes gorgées,
Ployait sous les ifs noirs ma romanesque étreinte.

Et par un libre essor de terrestres parfums,
Maints austères griffons talonnant leur empreinte,
D’un vol vertigineux fendaient les astres bruns.

THOMAS FALLET

Poème inédit

Et quand Cacambo mira Ricardo

cover_laurendeau_helicoidalCacambo prit l’arche
Par le cône
Et la souleva.
Au fond du cône
De l’arche,
Visible
Par une petite fissure,
Le vieux Ricardo
Prenait un thé
Citronné-argenté,
À la santé
Des bonnes âmes du bourg voisin.
Cacambo gratta le crâne de Pangloss
(Il était trop paresseux
Pour retirer son propre galurin).

Oui,
Dit Pangloss,
Il y a eu des guerres nationales.
Elles furent terribles,
Elles ne furent pas banales.
Et surtout
Elles furent… Et, oui, il faut le dire.
Mire Cacambo, mire…

Mais, or, cependant,
Il reste que
Je n’en retirerai pas pour autant
De mon lexique
Sociologico-historique
Le terme
(Que correctement je le formulasse):
Lutte des classes.

À ces mots,
Le vieux Ricardo
S’étrangla avec son thé
Et une goutte tomba
Dans l’oeil de Cacambo.

 

PAUL LAURENDEAU

L’hélicoïdal inversé, poésie concrète, ÉLP éditeur 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

L’argent

Blessure des motsL’immense vie en deuil
Hurle sa plainte aiguë
Quand des poisons, chers
Aux plus noirs des camelots,
Décochent dans ton cœur
Leurs flèches de ciguë
En te décervelant
D’objets vils et pâlots.
Entre deux biens fumeux, un âpre gain t’obsède ;
Ton œil mangé de lucre enfle d’éclairs méchants ;
Tu crois le posséder mais l’argent te possède,
Histrion abêti sous le cul des marchands.
Allez, va renifler tes prochains bénéfices,
Va donc sur le néant vomir n’importe quoi
Puis croque ta fortune au fond des immondices,
Esclave du comment, orphelin du pourquoi.
Argent ! mes boyaux fous lâchent cent loups rebelles
Et, tandis que souillé par les mêmes crétins,
Un idéal saignant pleure dans les poubelles,
Je te dis cent fois « merde » avec mes intestins.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Le gnou

AssemblagesC’est un gnou
Qui porte un chapeau.
Au bout de ses guibolles,
Y a pas de sabot.
Ses jambes,
On dirait des seringues
Écarquillées
Comme pour un décollage.
Il est balèze,
Il est malingre.
Il est fidèle,
Il est volage.
Il a les plus étranges genoux,
Ce gnou.
Et sa carcasse est cylindrique,
Métallique,
Comme un tuyau de fournaise.
Il est malingre,
Il est balèze.
Ses cornes ont la forme d’une lyre
Penchée vers l’arrière.
Fatalement, cela m’inspire
Et de la prose et des vers.
Sa queue est comme une manivelle.
Il est volage,
Il est fidèle.
Et c’est si jouissif de le décrire,
De le palper,
De le découvrir.
Je voudrais me le mettre dans la bouche
Comme les bébés font avec leurs jouets.
Je peux pas mais je le touche.
Et cela me touche.
Et mon petit bonheur est parfait.
C’est un gnou
Qui porte un chapeau circulaire.
Sa description, je voudrais encore la refaire
Et ne jamais en voir le bout.
Mais regardons-le plutôt.
C’est tout.
C’est un gnou.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

Assemblages, ÉLP éditeur, 2013, 1,99 € – 2,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.