L’argent

Blessure des motsL’immense vie en deuil
Hurle sa plainte aiguë
Quand des poisons, chers
Aux plus noirs des camelots,
Décochent dans ton cœur
Leurs flèches de ciguë
En te décervelant
D’objets vils et pâlots.
Entre deux biens fumeux, un âpre gain t’obsède ;
Ton œil mangé de lucre enfle d’éclairs méchants ;
Tu crois le posséder mais l’argent te possède,
Histrion abêti sous le cul des marchands.
Allez, va renifler tes prochains bénéfices,
Va donc sur le néant vomir n’importe quoi
Puis croque ta fortune au fond des immondices,
Esclave du comment, orphelin du pourquoi.
Argent ! mes boyaux fous lâchent cent loups rebelles
Et, tandis que souillé par les mêmes crétins,
Un idéal saignant pleure dans les poubelles,
Je te dis cent fois « merde » avec mes intestins.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Le gnou

AssemblagesC’est un gnou
Qui porte un chapeau.
Au bout de ses guibolles,
Y a pas de sabot.
Ses jambes,
On dirait des seringues
Écarquillées
Comme pour un décollage.
Il est balèze,
Il est malingre.
Il est fidèle,
Il est volage.
Il a les plus étranges genoux,
Ce gnou.
Et sa carcasse est cylindrique,
Métallique,
Comme un tuyau de fournaise.
Il est malingre,
Il est balèze.
Ses cornes ont la forme d’une lyre
Penchée vers l’arrière.
Fatalement, cela m’inspire
Et de la prose et des vers.
Sa queue est comme une manivelle.
Il est volage,
Il est fidèle.
Et c’est si jouissif de le décrire,
De le palper,
De le découvrir.
Je voudrais me le mettre dans la bouche
Comme les bébés font avec leurs jouets.
Je peux pas mais je le touche.
Et cela me touche.
Et mon petit bonheur est parfait.
C’est un gnou
Qui porte un chapeau circulaire.
Sa description, je voudrais encore la refaire
Et ne jamais en voir le bout.
Mais regardons-le plutôt.
C’est tout.
C’est un gnou.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

Assemblages, ÉLP éditeur, 2013, 1,99 € – 2,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Tous les amours en ville perdus

MAIS_monetteTous les amours en ville perdus
Sont essoufflés sous pollueurs
Si tu croyais y vaincre les rues
Tu n’y sniffes que déshonneurs
Ton logement est vide, terrorisé
Le nez du nord chasse famille
Ton corps, enfer à cœur gelé
Est sourd aux pleurs des petites filles
Pour réparer ton nid méprisé
Tu l’as gréé de neige forte
Et de souvenirs inanimés
Tu peux trembler derrière la porte
Et sans dessein, renifler à perdre jour
T’enlever la vie ne sera pas mourir d’amour

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RICHARD MONETTE

, MAIS…, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
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Ville

Rage-dedans-MongeauMiroir de béton
Grisaille du néon

Lac d’asphalte
Vibrant et grouillant.

Guirlandes de Noël
En parallèle.

Hallucinant de lumière
Scintillant au firmament.

D’étoiles de béton
Miroitant de vie
Et de mouvement.

Chacun pour soi
Chacun pour moi.

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CAROLINE MONGEAU

Rage dedans, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Chantal

Gouines coquinesMême si cette petite traînée
De Chantal
Est un être profondément,
Viscéralement
Amoral
Et même si c’est
Absolument pas normal,
Je peux pas m’empêcher
De la mettre sur un piédestal.
Malgré le fait criant
Que cette sinistre folle
Me contrarie au plus haut point
Par ses impairs frivoles,
Je l’aime d’amour depuis le temps de la petite école.
Elle se niche et se fiche dans ma fibre la plus molle.
Pourtant Chantal, c’est une fieffée menteuse,
Une petite garce vicieuse doublée d’une chapardeuse.
Me pique mes sous, me vole jusqu’à mon amoureuse,
Ne pense qu’à faire la fête et à courir la gueuse.
Je vous dis pas tous les atermoiements,
Les drames de vie et les emmerdements
Qui sont mon lot, depuis un sacré moment
En vertu de Chantal et de son petit air fendant.
Pourtant, il m’est impossible de l’extirper de mon cœur,
Sens commun, sens du devoir ou bien sens de l’honneur.
Je mourrai pour elle, sans reproche et sans peur.
Un détail pour conclure, Chantal, bien, c’est ma sœur…

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CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
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Entre deux ombres

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Aux effrois repliés du grand freux
Plongeant aux tempêtes de l’été
S’entrelace un long cri sulfureux
Transpercé de râles écrêtés
C’est la mort qui passe au fond du pré
Puis un éclair crève un long nuage
Et la pluie croule sur les hêtres
Vient le soleil qui chasse l’orage
Sous de chaudes buées champêtres
Et la vie chante aux petits êtres

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Désert

Des fontaines d’os ploient sous la ramure
Devant ce ciel blanc, crépusculaire
À travers quoi résonnent
Les bris d’antiques
Chants hellènes

Des ombres poussiéreuses présentent à personne
Des objets d’or et d’argent, incrustés de gemmes
Comme autant de preuves du vivant

Sur ce sol de craie peignée, juste une lumière crue, difficile
Et dans le vide qui pénètre l’espace parmi la pierre
L’écho lointain des résidents

L’hiératique vieillard badine avec l’oracle
Bien à l’abri, planqué dans sa caverne
Son rire brisé se perd au-dessus du désert incertain

Et quand le vent soulève la poussière
Et quand un mouvement infime imite le passage du temps
Le jour, comme un piège, se referme sans fin

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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À la croisée des saisons

Perle-MonetteAux yeux pointus
d’angles exponentiels
l’arrête, l’arbre
ramifications d’un cœur
en pause hivernale
à la croisée des saisons
Épuisé d’hier
enraciné sans feuille de route
le doute.
Arrêtez-toute!

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RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Gargantua

Imagiaire eaux-pierresOyez la cantate rabelaisienne
D’une résurgence vauclusienne,
D’une vraie « fausse source » pour tout dire.
Ne vous gênez pas pour en rire
Pour ce que rire est le propre de l’homme.
Gargantua, géant pas comme
Les autres, vint par là autrefois.
Il était rond comme une barrique.
Il ricanait comme une bourrique
Car il venait de festoyer
Avec Micromégas, autre géant attesté,
L’intellectuel de Sirius, si savant, si subtil,
Lui, aussi plein comme un baril.
La conversation fut encyclopédique,
Captivante, prenante, cataclysmique.
Tellement que Micromégas et Gargantua
Finirent par se tomber dans les bras.
Leurs ébats,
Par devant et par derrière,
Les exalta et firent trembler la terre.
Puis Gargantua fut pris d’une de ces envies de pisser.
Cela marqua une pause entre les deux entités.
Garga quitta Micro, au si tendre regard.
Et, prenant la Franche-Comté pour un vaste urinoir,
Il pissa durablement la source du Lison,
Tout en se fredonnant de paillardes chansons.
Telle est donc la cantate rabelaisienne.
D’une résurgence vauclusienne.
Et… dans le coin, cette bague drolatique,
C’est surtout pas un bateau pneumatique.
Non, non, bande de soiffards, ne vous y trompez pas:
C’est là le gai condom de Gargantua.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
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Fragonard

imagiaire pimprenellesC’est pour dire que ce que fait
Le peintre Fragonard,
C’est quand même pas du bobard
et que, dans ses aquarelles, Watteau
Nous mène quand mème pas en bateau.
Mais matez moi cette folle robe fripée.
On dirait du crémage de gâteau.
Allez y, croûter ça dans un tableau
De Fragonard ou de Watteau.
Ce n’est pas chose simplette
Surtout, qu’en plus, elle oscillait, l’escarpolette…
Non j’insiste, Fragonard
C’est quelque chose comme du grand art
Et pour imiter Watteau
J’ai besoin, moi, d’un fichu de bon appa-reil photo.
Matez, mais matez, entendez ma complainte.
Ça a à voir avec les teintes
Et avec la texture des volumes.
Pour vous le dire, je prends la plume.
Insistons, insistons.
On reproduit ici quelque chose comme l’émotion
Captée dans les tableaux d’un temps.
Qu’est-ce à dire? Il serait encore présent
Au fond de la nature, le choix de Fragonard?
Elle nicherait toujours dans les oripeaux
Si secrets de la rose, l’esthétique de Wat-teau?
C’est pas une mince nouvelle ça.
C’est pas de la petite info.
Un modeste cliché (pour mon amour à moi)
Et revoici Fragonard, revoici Watteau.
J’en bave des ronds de chapeaux.
J’en reste sur le dos.
Mais matez-moi les boursoufles de ces roses.
Je vais quand même pas vous le narrer en prose.
Non, non, tous les arts sont dans la nature.
C’est empirique, ici, c’est problématisé.
Mort aux modes, mort à la parisianité.
Fragonard, Watteau. Levez-vous. Témoignez.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.