Versus

Des terriens en galère tutoient des formes sophistiquées de dévastation, quand, au moment de lâcher du lest, les trains déraillent.

Qui sont ces cieux argentés qui ploient sur nous? Leur scintillement m’étonne et je roule, à tombeau ouvert, en direction de ports incrédules bardés de miradors. Vers quoi braquent-elles, ces tours, sous ce ciel de paillettes ?

Des combats s’engagent sous le gravier qui remue dans le jour de platine et le vent qui s’acharne.
Des combats à mort.

Quelque part, il y a la vie qui se planque. Plus dangereuse que l’ombre du jour qui reflète, miroir dégueulasse, les éclats de la mort puant le désinfectant, éthérés, clairs, propres et stériles. La vie qui suinte et qui crache à la figure de cette menace blanche, au cachot lumineux. La vie qui teinte tes protocoles de sa fureur, de son sang et de ses cris, de ses taches impossibles à ravoir, de ses souillures sensibles, noires et écarlates.

Elle aura ta peau.

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Les Veilleurs d’orées

Quand parmi les ors froids, indulgents et sculptés
De diamants élus par la pourpre exaltés,
Mon âme, absent tombeau, de sa tour cinéraire,
Amèrement vomie au soleil littéraire,
Ondule indolemment vers le délice éclos :
– Des remords anciens, de nitides îlots,
Ceints de lourds feux brisés par la danse infidèle
Du renouveau qu’un Art obscur et trouble appelle,
Escortent, miséreux, les noirs rocs, les splendeurs,
De l’or simple au vol blanc des célestes grandeurs.
Sur les barbes de sel dont le tiède aboi cingle
En échos de cristal, quelque futile épingle,
S’étoile d’un khôl d’or, devers l’azur léger,
Ce diamant fatal où vient l’ombre nager.
– Vois : comment puis-je encor railler sa course agile,
Qu’éplore l’Orient d’une ivresse docile,
Et, par sa tresse avare aux frissons des courroux,
Pétrir du vieux lion tous les épais crins roux ?
D’un milliard de pleurs insoucieux ou vagues,
Usant leur clair amour sur le flanc pur des vagues,
La sublimation du carnage expié,
Roidit ce long chef d’or, lui-même estropié…
Est-ce vivre ou mourir selon la fable immense ?
Le cercle des mots nus tour à tour recommence,
Échauffant les flots doux de quelque sûr démon ;
(Avare ou gracieux chef-d’œuvre du limon).
Éclose la croisée où tinte un siècle vide !
Ô toujours plus égal à ma torpeur avide,
Ourlant au frais gravier sublimant nos périls,
Des carènes de plume en desseins puérils.
Ainsi qu’un vent fondu dans des soupirs de flûtes,
Buvant des rimes d’or, mobiles dans leurs chutes,
L’amère jouissance aux yeux ensevelis,
Se dissipe, entrouvrant ses unanimes plis.
Cependant, les démons qu’éveille la diane,
S’attroupent sous l’auvent ceint d’agreste liane,
Et, rêvant des exils qu’un vol ivre dissout,
Délectent les passants effluves de leur soûl.
Hélas ! À mes doigts purs que le corail ébauche,
S’effeuille un triste lys, lamant sa rive gauche…
Sur le marbre saillant que cerne un sable blond,
Mon solaire idéal aux penchants du vallon,
N’est plus qu’un lourd amas de chair confuse et molle,
Dont les noirs vermisseaux tourmentent l’Auréole
Qui, selon les strideurs profondes des clairons,
Irise au seuil battu des lointains avirons,
Ces secrets moutonnants d’où la froideur désigne
Des glaciers dont la fonte immense se résigne.

THOMAS FALLET

Poème inédit

La boîte de soupe Campbell de Warhol

cover_laurendeau_helicoidalJ’ai ouvert
La boite de soupe
Campbell
De Warhol,
En une gestuelle simplette,
Avec un de ces ouvre-boîtes
Manuels
À œillettes,
Un tourniquet,
Comme disent les Français.

C’était d’autant plus curieux
Qu’il y avait,
À la télé
Un majestueux et ostensible navet
Américano-écossais.
Le clan Lipton y combattait le clan Campbell.
Les deux phratries se pourfendaient
Et se la baillaient belle.

À chaque mention du clan Campbell,
Je riais et riais, puis riais de plus belle,
À cause de la boîte de soupe de Warhol
Dont j’étais à conclure
La patiente ouverture.

Il y avait des cubes de bœuf
Dans cette soupe tomate.
Oh mate !
De bons petits cubes de boeuf,
Serrés, viandeux,
Parfaitement plantureux.

J’ai bien fait cuire le tout,
Sublime, dense, onctueux.
Et j’ai dévoré
Devant la télé,
Directement de la casserole,
Le dense butin de cette boîte de soupe de Warhol,
Ce pop-artiste de parole,
Dont je ne connaissais pas encor l’œuvre folle.

J’avais onze ans, que voulez-vous?
Je ne pouvais supputer que des muséologues mous
Instutionnaliseraient, un jour, la congruette portion
Sur fond
Rouge et blanc
De ce moment
Si banal mais tellement
Tant tellement
Charmant.

 

PAUL LAURENDEAU

L’hélicoïdal inversé, poésie concrète, ÉLP éditeur 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Paysage

Blessure des motsCombien était magique
Et loyale et profonde !
La saison où brillaient
Les émois les plus chers,
Où la terre nubile
Aux somptueuses chairs
Se prélassait dans l’or
Ineffable du monde.
Il y avait dansant
Comme des fleurs de lin,
De flamboyants éveils
Déployés sur les cimes,
Et des vents lumineux
Et des orgues sublimes
Que le ciel enrobait
De son chant cristallin.
Au cœur des bleus étangs, s’allongeait amoureuse
Toute la rêverie amicale des jours.
Extases d’un moment ! délices de toujours !
Quelque effluve de l’âme enchantait l’onde heureuse.
Dans les lointains fuyaient les grands monts étonnés ;
Des herbes palpitaient sous la nue accueillante ;
Mystérieuse et douce, une aube clairvoyante
Laissait flotter sa robe en éclats satinés.
O la vie elle seule était pure caresse !
Chaque bois effeuillait des soupirs ingénus ;
Les champs tissés de houle et de longs frissons nus,
Semblaient d’immenses coeurs soulevés d’allégresse.
Et pendant qu’éblouis de poèmes ardents,
Les oiseaux, tout près d’elle, alanguissaient leur tête,
Une belle songeuse ouvrait des yeux de fête
Et croquait du soleil entre ses fines dents.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Pour une inconnue

J’ai pensé que tu étais la mort
Fi de la grande faucheuse
Ton teint livide, ton regard creux, ton corps squelettique
Étaient plus crédibles
Ta cape rouge sang, ta robe noire minuit
Tu étais
Belle à faire peur
Sous les arbres et les lampadaires
Mon Eurydice, ma Perséphone, ma gothique, mon succube
Te reverrais-je
À mon dernier soupir?

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MICHÈLE BALY

Poème inédit

Combat aérien

Assemblages-integrationD’un combat aérien,
Je garde cet étal.
Il est métallisé
Tout en tiges et en pals.
Il me dit la mémoire
Et me fait déchirer
Des lambeaux à savoir
Des torchis à me figurer
Les combats aériens
De nos papas, de nos pépés.
Lorsque Tonton surexcité
Mimait, au bout de la tablée,
Comment on s’était mis la peignée,
Au-dessus de sa tête éberluée :
« Deux volatiles enragés
Passant, virant, pétant, ronflant,
Semant folie, douleur, embrasements
Au cœur du peuple des tranchées,
Spectateur fou passionné
De ce duel ». Il hurlait.
Et il voulait tant que ça bouge
Il invoquait le Baron Rouge
Qui vit culminer tout le bien
D’un combat aérien.
Je garde ce regret
Des empoignes de nos bidasses
Quand les coucous carburaient
Aux trous d’air et à cette lavasse
De pétrole pétant, ronflant.

 

LAUBER

Assemblages et intégration, ÉLP éditeur, 2013, 1,99 € – 2,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Mon ami

MAIS_monetteMon ami, mon vieil ami
Comme un guerrier de tavernes
Sentinelle devant la télévision
En uniforme de baderne
Au service d’un joyeux poison
Mon ami, fragile ami
Armé de mains et de mots
Vêtu de chair et sanglots
Affublé d’une ivresse menace
Tu es la proie et le rapace
Mon ami, ce grand ami
Ne craignant du puissant soleil
Ni l’absence ni les brûlures
Tu te bats parmi les bouteilles
Jusqu’à n’être qu’un murmure

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RICHARD MONETTE

, MAIS…, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Divorcé

Rage-dedans-MongeauDeux toits
De moi à toi

Déchiré
Puzzlé
Balloté.

En peine
De culpabilité
Intermédiaire
De père à mère
Parfois
Messager
Inondé
De responsabilités.

Gonflé d’amour et de colère
N’ayant plus de repères
Rêvant d’une impossible réconciliation.

Tristesse, difficultés de fonctionner
D’apprentissages scolaires limités.
Petits êtres de responsabilités écrasés
Souvent ignorés dans ces problèmes de grands
Où ils sont trop souvent les perdants.

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CAROLINE MONGEAU

Rage dedans, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Éclatant

Gouines coquinesSourire éclatant.
Piquante prunelle.
Grain de peau chantant.
Garçonne rebelle.
Amoureuse miroir.
Beauté qui se donne.
Harmonie du soir.
Saveur des automnes.
Lesbienne assumée,
Ardeur, pain, froment.
Amoureuse sevrée :
Blocage perturbant.
Pétillant regards,
Colère tranquille.
Rejet du retard
Des cheftaines de file.
Garçonne revêche.
Nectar pétillant.
Culotte qui sèche.
Sourire éclatant.

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CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Halloween à la garderie d’un régime totalitaire

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Le despote :

Citrouilles, masques, tambours et boucliers.
Parade, pas, cadence et musicaille
Tonnerre, galère, soldats et chevaliers.
Pétards, fusils, rafales et mitrailles !

Les enfants :

C’est en toute fraternité
Que ces punaises dans leurs troncs,
À l’abri des contrefaçons,
Vivent la familiarité.

Le despote :

Parade, pas, cadence et musicaille
Roulante, courante, pinards et vivandiers.
Pétards, fusils, rafales et mitrailles
Armures, cochons, casques et baudriers !

Les enfants :

Pour maintenir l’égalité
Entre les membres de leur clan,
Ils n’acceptent aucun tyran ;
Parité dans la parenté.

Le despote :

Roulante, courante, pinards et vivandiers.
Épieux, semonces, décrets et boustifaille.
Armures, cochons, casques et baudriers.
Miroirs, foutoir, baudets et valetaille !

Les enfants :

Non, le prix de leur liberté,
De leurs joies et de leurs amours,
À la balance des vautours
Ne sera jamais mesuré.

Le despote :

Épieux, semonces, décrets et boustifaille.
Charrois, abois, ordres et puisatiers.
Miroirs, foutoir, baudets et valetaille.
Travail, danger, patrie et grands chantiers !

Les enfants :

Ils n’en n’ont vraiment rien à faire
Des faux détails, des minuties,
Mirages sur les arguties ;
Leurs voies sont franches comme l’air.

Le despote :

Charrois, abois, ordres et puisatiers.
Ennemis, espions, canons et futaille.
Travail, danger, patrie et grands chantiers.
Gloire, fumier, vacarme et passacaille !

Les enfants :

Nous ne commettrons point l’impair
De croire qui nous injurie.
Se soumettre à votre folie,
C’est s’offrir au jet de l’éclair.

Le despote :

Ennemis, espions, canons et futaille.
Chasseurs, lardons, tombeaux et policiers.
Gloire, fumier, vacarme et passacaille.
Citrouilles, masques, tambours et boucliers !

Les enfants :

Non, les gendarmes n’ont que faire
De toute la ferblanterie
Dont notre école est tant pétrie
Par votre soin réactionnaire.
Puisqu’aujourd’hui c’est Halloween,
Vous souffrirez que nous chantions
Les vertus de ces beaux champions
Peinturlurés de foi sanguine.
Affreux bigot rudimentaire,
Nous savons bien que nous fêtons
Halloween à la garderie
D’un régime totalitaire !
Halloween à la garderie
D’un régime totalitaire !

 

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien