En sirène

Au fond de l’eau qui ondoie,
Les algues se ploient

En sirène. Je les vois.
Au fond de l’eau qui ondoie.
Au fond de l’eau qui perdure,
Les algues assurent.

En sirène. D’un vert pur,
Au fond de l’eau qui perdure.
Au fond de l’eau, dense haleine,
Les algues essaiment

En sirène. Je les aime
À en mourir, en perdre haleine.
Au fond de l’eau et à toutes heures,
Les algues se pleurent

En sirène. Elles ont l’heur
De calmer toutes terreurs.
Au fond du liquide sans bulles,
Les algues tintinnabulent

En sirène. Elles gesticulent
Au fond de l’eau qui recule.
Au fond du secret des lois,
Les algues se ploient

En sirène. Je les vois.
Au fond de ces diktats qui me noient.
Au fond de l’éternité,
Les algues cherchent à se lover

En sirène. Elles font rêver
À tout ce qui n’existe, n’est.
En sirène. On dirait des nouilles
Aux épinards qu’un géant touille…

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Riz des vignes riz des cascades

Riz des vignes riz des cascades
Le vent salé sous les grenades
Dans le temple des morts en rade
Et au fond le goût du sang fade

Des garçons bleus aux yeux flétris
Ramassent à leurs pieds leur fusil
En dévorant des litanies
Comme autant de pommes pourries

(Sans se poser de question)

Et dans leurs bunkers aériens
Les spectateurs, témoins de rien
Suivent avec foi des permaliens
En évitant bien les recoins

Les anges rédempteurs dans leur planque
Aiguisent vite fait leurs comptes en banque
Priant que les dieux du top rank
Ne foirent leurs algorithmes en manque

(Tandis que)

Sous la fausse pluie des charniers
Croissent les graines des estropiés
Des revenants aux rêves variés
De morts vengés, de filles violées

Moisson de sang aux vendanges vertes
Moisson de riz aux meurtres alertes
Vendanges de sang au goût de perte
Cascadant sous l’enfer inerte

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Déicides

Sur le seuil irrité des incurables jours,
Songe donc ici-bas, qu’en ma roide spélonque,
Au souffle d’or mêlé parmi ta brune conque,
Tinte l’austérité des nubiles amours.

Dans le froid ténébreux des languides autans,
Qu’attise au flanc vaincu par le fouet du despote,
Un céleste brasier d’où la fronde en ribote,
Échancre aux seins pourprés d’oniriques Titans ;

Je meurs sous le pied tors de bribe ensanglanté,
Du dragon lancinant par le glaive indompté ;
Et l’ivresse à ta coupe en lubriques saccades,

Me ceint par chaque fibre en des eaux léthéennes,
Et, d’un flacon d’essor aux nuits arachnéennes,
Retourne aux fronts le dard des lutteuses dryades !

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THOMAS FALLET

Poème inédit

Comptine est-ce Lettres

Je suis aux abois,
C’est la faute à Chrétien de Troyes.
Je fréquente des fripons,
C’est la faute à François Villon.

Je suis un benêt,
C’est la faute à Du Bellay.
Vraiment pas un chançard,
C’est la faute à Pierre de Ronsard.

J’ai les yeux pleins d’eau,
C’est la faute à Boileau.
Si j’ai autant de peine,
C’est la faute à Jean de Lafontaine.

Je suis un pauvre hère,
C’est la faute à Voltaire.
Le cul dans le ruisseau,
C’est la faute à Jean-Jacques Rousseau.

Je suis pas très brillant,
C’est la faute à Chateaubriand.
Si je fais des comptines,
Ça, c’est la faute à Lamartine.

Je suis un ribaud,
C’est la faute à Rimbaud.
Je suis pas beau de l’air,
C’est bien la faute à Baudelaire.

Par moi vient le scandale,
C’est la faute à Stendhal.
Quand je m’enivre, holà!
J’Accuse le Père Zola.

Je n’ai pas de but,
C’est la faute à Camus.
Si je n’ai plus d’espoir,
C’est la faute à Simone de Beauvoir.

J’ai eu la vie dure,
C’est la faute à l’écriture.
Si j’ai plus d’illusion,
C’est la faute à la télévision.

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PAUL LAURENDEAU

L’hélicoïdal inversé, poésie concrète, ÉLP éditeur 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Voir mauve puis œuvrer au noir

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COMPLAINTE DE LA JEUNE FILLE ÉCLOSE :
Six colonnes dressées, huit bourdons affairés,
Ce buisson est en joie du matin jusqu’au soir.
Aujourd’hui je suis belle et me sens éclairée ;
Me voici plus réelle, un peu moins floue à voir.
Ce buisson est en joie du matin jusqu’au soir,
Chargé de butin pour butineurs confirmés.
Me voici plus réelle, un peu moins floue à voir,
Un peu reine du jour – mais un peu désar-mée.
Chargé de butin pour butineurs confirmés,
Ce buisson s’est mué en un vrai promenoir.
Un peu reine du jour – mais un peu désar-mée,
J’ai la nette impression qu’on me veut pour nichoir.
Ce buisson s’est mué en un vrai promenoir ;
Midi s’annonce et voici venir cent gabiers.
J’ai la nette impression qu’on me veut pour nichoir ;
Posons un regard sage sur ces chevaliers.
Midi s’annonce et voici venir cent gabiers
Pour l’assaut des huit mâts tendus de mauve et noir.
Posons un regard sage sur ces chevaliers,
Que personne aujourd’hui ne roule fol espoir.
Pour l’assaut des huit mâts tendus de mauve et noir
Il n’est point grand besoin de se faire hous-piller.
Que personne aujourd’hui ne roule fol es-poir :
Je n’ai pas l’intention de me déshabiller.
Il n’est point grand besoin de se faire hous-piller
Quand tant de jolies fleurs étendent leurs perchoirs.
Je n’ai pas l’intention de me déshabiller,
Non, moi je ne suis pas du genre à laisser voir.
Quand tant de jolies fleurs étendent leurs perchoirs,
Ce serait malotru de ne pas tout flairer.
Non, moi je ne suis pas du genre à laisser voir
Six colonnes dressées, huit bourdons affairés.

COMMENTAIRE DE MARGUERITE YOURCENAR :
Fille qui montre ses formes fait assavoir à chacun qu’elle a faim d’autre chose que de brioches.

COMMENTAIRE DE BERGER :
L’on pourrait supposer dans un premier temps que le véritable Œuvre au noir dans l’esprit d’une jeune fille consisterait à créer en soi les conditions d’accès à la sérénité d’un buisson offert à tous. Mais, socialement, une telle expérience serait assez mal vue, et s’accompagnerait inévitablement de violence car un tel abandon serait immédiatement perçu chez les mâles du commun comme une déclaration d’absolue soumission à la concupiscence générale.
L’on pourrait alors supposer dans un second temps que le véritable Œuvre au noir, dans ces affaires de fusions génétiques, se-rait, chez les humains, celui qui aurait pour théâtre des opérations non pas l’esprit d’une jeune fille découvrant sa métamorphose mais bien l’esprit d’un jeune garçon qui, par quel-que processus encore mal identifié (la liste des ingrédients nécessaires devrait contenir un peu de morale, un peu de politesse, une bonne dose d’anti-machisme, et quelques bel-les écailles d’estime de soi pour se prémunir du regard commentateur des autres), abandonnerait sa terreur de ne pas assez paraître, pour endosser enfin la tenue digne du vrai chevalier : partenaire, amoureux, servant, respectable et se tenant droit. Sûr de lui… En somme, il faut éduquer.

FINALEMENT, LE CHEVALIER BOURDON VOUS PARLE :
Nous prîmes nos cantonnemens d’hiver sur le bord de la mer, sans cesser d’occuper toutes les montagnes qui s’étendent sur la gauche du Piémont ; nous y fûmes très malheureux, sans vivres, sans habillemens et sans solde. An IV (1796) — Au printemps, nous quittâmes nos cantonnemens pour occuper les montagnes de Montenotte ; nous nous occupâmes à y faire des redoutes en travaillant la terre avec nos baïonnettes. Quelque temps après, on nous fit savoir, par un ordre du jour, que nous avions un général en chef nommé Bonaparte.

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Impressions

Le riche
Je vis dans un palais costumé de féerie,
Où l’abondance règne en habits somptueux,
Tandis qu’autour de moi se prosternent les gueux ;
La richesse est ma loi, mon unique patrie.

L’artiste
Je me lève ébloui dans les vagues du monde,
Submergé de musique à l’envol frémissant,
Et de cent idéaux chaque fois renaissant,
Et me lavant d’émoi jusqu’au sortir de l’onde.

L’homme d’État
Je courtise les mots et j’aligne les sommes.
Aux jeux les plus subtils s’exerce mon pouvoir.
O chemin de conquête ! ô ruine d’un savoir
Qui me fait oublier le nom même des hommes !

Le saint homme
Je suis pauvre, sans flamme, et la gloire m’insulte.
Personne ne me voit, personne ne m’entend ;
Or j’ai, sur tout le monde, un mérite éclatant
Car à la bonté seule est voué tout mon culte.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Ça fait rien

Minimiser le martèlement mou des moteurs meurtriers
L’eau qui tonne comme des mulâtres jaunes menuisiers
Mainmise meuble minutieusement musical mineur ré
Gâchons la gâche d’une porte sans portée ni roue verdure
Mangeons les mages potes cloportes sans sons d’armures
Ça fait lame, l’amie, la misère
Et coupure d’épiderme
Ça fait rien
D’un coup réparé

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RICHARD MONETTE

, MAIS…, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Charlène, en secret

Je suis Charlène.
Je vis dans un village
Où les lesbiennes
Ne chantent leur ramage
Qu’en grand secret.
Mes cuisses sont souples,
Potelées, cylindriques.
Je suis en couple
Avec une fleur, lubrique
Et qui me plaît.

Je marche nue
Dans son jardin pudique,
Chaude, éperdue,
Entre deux murs de briques.
Jardin secret.
Monte dans sa chambre
Car elle en vaut la peine.
J’ouvre ses jambes.
Et l’aime. Je suis Charlène
Au con replet.

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CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Et finir avec la soif d’une haleine de calice

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MAGRITTE :
Un verre d’eau claire
Sur un pébroque ouvert
La pointe en l’air :
C’est un calice sur un ciboère
Câliboère !
« Le sacre, le juron, serait-ce donc de l’art ?
— Évidemment ! Du reste on parle bien d’art sacré ! »
Or, l’art sacré englobe tout.
Tout, cela veut dire : tout de tout.
Et débrouille-toi à représenter tout ça !
Raison pour laquelle,
Selon Hegel,
La fleur réfutant le bouton,
Le fruit réfutant la fleur,
Tout système en réfutant un autre,
Comment alors nommer cette chose
Qui éclôt,
Qui s’ouvre,
Qui tombe enceinte,
Qui se fane ?
Qui devient fruit ?

BERGER :
Nous répondrons souverainement,
Et avec un culot servi à pleins tonneaux,
Que puisque sans papillon il n’y a point de plante,
Et donc pas de boutons, pas de fleurs, pas de fruits,
Et donc pas de plante,
Et donc pas de boutons,
Et donc pas de fleurs,
Et donc pas de fruits,
« L’absente de tous bouquets »
N’existant que par grâce papillonienne,
C’est de lui qu’elle doit tirer son nom :
“Buvette à papillons.”
L’artiste d’art sacré, lui, agira autrement.
Pas emmerdé une seconde par les successions
Des zinzins qu’il faut nommer,
Il appellera par exemple “Christ”
Le tout
D’une série
De figures
Assemblées sur un vitrail :
Lisant enfant au temple,
Se faisant lécher par une vache au fond d’une crèche,
Se faisant nettoyer les pieds par des cheveux,
En discussion avec un prêtre ventru bagousé,
Papotant au puits avec une femme,
Fouetté par des flics facétieux,
Présidant un banquet triste,
Marchant sur un lac poissonneux,
Clouté à une croix,
Miraculant ici et là,
Planqué dans un tombeau,
En fantôme au milieu de ses disciples
Haranguant les foules sur un coteau,
Et cætera
Et cætera
Et cætera…
Mais Magritte ricanera
Car l’artiste a oublié
Que chez les humains en général,
Une chose n’existe
Que par ce que l’on dit
D’elle,
Nom d’un bagel.
Or l’artiste n’a rien dit
Ni du chemin de Damas,
Ni du concile de Nicée,
Ni de la donation de Constantin,
Ni du concours des deux Simon,
Ni des sept dormeurs d’Éphèse,
Ni du gros fatras d’Eusèbe,
Ni des taquineries de Torquemada,
Ni des fumisteries de Saint-Jérôme,
Ni des hurlements du Chrysostome,
Ni de ceux du pauvre Monsieur Servet
Qui fut servi fumé noir, à Genève,
Sur un beau lit de bois bien vert…
Ni ni ni ni ni…
Ce travail n’est pas fini !
Alors c’est quoi le Christ ?
C’est quoi la fleur ?
C’est quoi une chose qui vit ?
Un papillon sur un calice,
Un mot sur une chose,
Une chose sur le temps,
Le temps sur toute chose :
Tout, dans notre monde spéculatif
Ne se tient, en définitive,
Qu’à la façon des fakirs :
En équilibre sur la pointe du voisin d’en-dessous.
Et cette pile n’a aucun nom possible.
Elle ne peut être représentée
Que par métaphore,
Sous la forme d’une brochette :
Un fruit sur une fleur sur un bouton,
Un verre d’eau piqué sur un parapluie,
Un papillon sur des étamines.
Et maintenant, un peu de méditation.

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien