Le gorille curieux et le canard imprimé

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La scène se passe dans un fourré. Les hasards du sort ont jeté là-dessous un gorille en fuite, venu croquer des fruits des bois pour soulager sa faim grandissante, ainsi qu’un journal de la veille replié en forme de canard, petit origami pléonaste imprimé d’inepties, porte-voix insensible et faussement neutre de toutes les malveillances du canton. Haut perchées dans les frondaisons, deux punaises observent la rencontre et forment le chœur pour cette rencontre tragique, en vraies petites Érynies.

 

Le gorille

Toute la ville est en pétard
Depuis qu’un répugnant mouchard
A rapporté, le salopard,
Mon évasion dans un canard.
Je vacille…
J’en avais marre de mon placard !
Je voudrais  tant voir Zanzibar,
Et puis un jour, via Malabar,
Finir ma vie à Nicobar !
J’en frétille…

Le canard

Insinueuse torpille,
Je suis l’efficace anguille
Qui d’un crime fait vétille,
Et d’un rien, que je maquille,
Un coup vachard…
Quand un pauvre gars resquille,
Tel ce benêt de gorille
Qui veut que sa vie pétille,
Tout son bel honneur je pille.
Je suis canard…

Première petite Érynie

Ce fier gorille fut trop souvent la victime
Sans défense d’un voyeurisme inassouvi.
Hors-la-loi, maintenant le voici poursuivi :
Fuir l’esclavage est tenu partout pour un crime.

Seconde petite Érynie

Il empoigne son destin, il veut rire au loin,
Refusant de subir une vie torturée ;
Mais son espérance vient d’être raturée
Par le canard du coin, le canard du coin-coin.

Première petite Érynie

Certes, pour faire mal on peut toujours compter
Sur l’anatide valet, le muet témoin,
Aveugle aux vices, mais aux larcins justicier ;
Sur ce plat follicule qui fait tout un foin
D’un pauvre quidam qui veut s’émanciper.
C’est le canard du coin, le canard du coin-coin.

À ce moment, le grand singe, que la fringale tenaille, avise au-dessus de sa tête les jolies baies rouges nichées dans les feuilles. Alors il se redresse, il s’étire, il s’avance un peu, il tend la main, il avance encore un petit peu… et dérape sur le canard imprimé. Celui-ci, imbibé de rosée, se froisse et se déchire. Les encres se brouillent. Ses phrases deviennent aussi imprécises que les conclusions d’une enquête pour détournement de fonds publics.

Le gorille

Ah, zutre !

Le canard

Ah, brute !

Le gorille

Pardon monsieur…

Le canard

s’avisant du gorille

Le gorille !

Le gorille

découvrant le canard

Le canard !

Le canard

qui se met à brailler malgré l’encre brouillée

Mon dieu ! Alerte, alarme ! Alarme alerte !
À larme amère mare maillard lare à l’air !

L’opinion publique

Qu’est-ce qu’il se passe ?

Le canard

Le lorillego pille les laiebuches dans les bavuissavons !

L’opinion publique

Mais encore ?

Le canard

survolté

Cavettave favichavue lestiolebic bavouffave tous les fravuits ravougaves de la cavonfavitavurave ! Gavarave avau lavoravillavegué !

L’opinion publique

exaltée

Gavarave avau lavoravillavegué !

Le canard et l’opinion publique

Gavarave au lavoravillavegué !
Lavaravelou avau lavoravillaveguélou !

Pris de panique, le gorille s’enfuit en bondissant à travers une haie de cactus. Le canard essaie de battre des pages pour le pousuivre et sème un peu partout des brins de cellulose humide enjavanée d’une encre folle. Dans la ville, l’opinion publique tourne en rond en criant au lavolavillou, au favou, au loup, au fou.

Première petite Érynie

C’est dommage. Il avait tendu sa jolie main. Il m’avait presque effleurée. J’en perdis mes alexandrins.

Seconde petite Érynie

Souvent, ma sœur, les aventuriers de son espèce nous font cet effet-là. Ils nous attendrissent, ces grands fous.

Première petite Érynie

Il est parti et nous n’avons rien pu faire. Je me demande, ma sœur, si nous servons encore à quelque chose. Plus personne ne croit en la justice, à part ici et là quelque gorille en cavale. Regarde-nous. Lorsque nous étions infernales, nous avions droit à tous les honneurs. Mais, aujourd’hui qu’on nous a fait bienveillantes…

Seconde petite Érynie

On ne nous traite pas mieux que des punaises.

l’opinion publique

Gavage de zorilles au gué ! J’aime !

 

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Cette dame qui se tient bien droite sur le rebord du lit

Gouines coquinesElle est assise
Bien droite sur le rebord
Du lit de fer.
Elle ne se déshabille pas
Mais elle me prie de le faire.
Sans un mot,
J’obtempère.
Ambiance feutrée,
Étrange.
La tension est tangible
En compagnie
De cette dame qui se tient
Bien droite sur le rebord du lit.
Me voici nue.
Je n’ai pas peur.
Je suis plutôt curieuse.
Les grands yeux noirs de la dame
Sont gorgés
D’une langueur anxieuse.
Elle est visiblement nerveuse.
Elle me demande de tourner,
De pivoter
En ondoyant. C’est presque une danse.
Elle me dévore des yeux avec une douceur dense.
Je finis par m’asseoir, toujours nue, très à mon aise.
Nous voici.
Elle sur son rebord de lit,
Moi devant elle, sur une chaise.
Le con me chauffe comme de la braise.
Cette angoisse, son regard mais surtout,
Oh surtout,
Le fait qu’on ne se touche pas,
Qu’il ne se passe rien du tout.
Elle est assise bien droite sur le rebord du lit défait.
L’instant n’a rien de factice, de bidon ou de surfait.
De fait,
C’est une extase parfaite.
Le fait
De ne pas me faire tripoter
Par cette dame si polie
A rendu ce moment ineffable.
Finalement, elle m’a payée
Et je suis partie.
Et je sais parfaitement qu’au jour d’aujourd’hui,
En son souvenir et dans le mien aussi,
Elle est encore assise bien droite
Sur le rebord de ce lit.

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CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Console (des Jumeaux)

Bienvenue dans l’espace
Où le rythme s’effondre
Où les pensées s’effacent
Derrière l’esprit de l’ombre
De la console

Un ordre et c’est fini
Plus de règles du jeu
Plus de limites aussi
A respecter un peu
Dans son envol

Qu’à la trace du code
D’un être aussi soigné
Par un esprit barré
Notre avidité morde
Et s’y colle

Est-elle donc un fruit
Un rejet rationnel
D’un arbre artificiel?
Aux frondaisons sans bruit

Aux lignes folles

La console

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Un poulain dans la course

Perle-MonetteVoici un petit récit country

– « Puis deux cowboys m’ont invité dans mon salon. Ils étaient des gentils. Ils étaient cavaliers. Par contre je ne dirai pas qu’ils étaient de gentils cavaliers; comment demander à des grands sabots montés sur des grands chevaux de ne pas piétiner les fleurs du tapis ni celles de la table mise? »
– « Bien que ce ne soit pas Noël, ils tentaient de me vendre leur sapin. En piètres vendeurs ils me l’ont plutôt passé. Dans leur démarche de bottés à éperons, comme des coqs, ils expliquaient dans leur science que les pissenlits, ce sont des roses, et que mes jacinthes sont en fait de l’herbe à poux. Je ne m’y connais pas beaucoup en botanique c’est alors que je me suis senti comme un âne cavalant au travers une horde de purs sangs sur la plaine. »
– « J’ai eu beau démontrer qu’au pas, au trot et même lorsqu’il le faut, au galop, je savais tenir les rênes dans la prairie sans abîmer les verges d’or, mais il m’a fallu lâcher la bride, déçu de l’organisation de la course. »
– « Le poulain grandira malgré tout. Il grandira malgré eux, avec ou sans moi. Mon poulain est le meilleur de la course, je le sais et je ne suis pas le seul. »
C’est en me racontant cet émouvant récit que le vieux fermier caressait la crinière de son jeune ami qu’il nommait chaleureusement « Mon Bonhomme Sourire ». Juste avant que cette vision équestre ne coure à sa perte j’ai entrevu l’aïeul verser une larme.

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RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Ardemment je te fixe

Imagiaire eaux-pierresUne petite
Statue de ville
Et notre esthétique
Ne sait plus quoi dire.
Est-elle grandiose
Ou est-elle vile?
Est-elle du meilleur
Ou du pire?

Ardemment, je te fixe,
Petite statue urbaine
Du tout venant.
Mes émotions sont mixtes
Et fortement malaxés
Sont mes sentiments.
Pendant que,
Dessus ta tête,
Une fontaine bruisse,
Je me susurre immanquablement en mon cœur
Que le Manneken Pis
A mille millions d’anonymes frères et sœurs
Dans ton genre, finalement.
Un détail photographique de fontaine
Et tu apparais subitement.
Est-ce une joie, est-ce une peine?
Fortement malaxés sont mes sentiments,
Et mes émotions sont mixtes,
Aussi, ardemment, je te fixe.

Tu me le rends bien. Le détail de ta robe est précis
Et tes cheveux sont lourds, comme gorgés d’eau.
Tu es boudeuse, tes doigts sont tout petits.
Tu as quelque chose de figuratif et de gentil,
De grave et de badin.
Pour que d’autres te disent ce qu’ici je te dis
Faudrait-il que tu sois signée Claudel ou Rodin?
Tu es signée personne…
Et notre esthétique ne sait plus que croire.
Ce serait ti que nos références déconnent

Ah, ardemment je te fixe et je me dis
Que c’est bien injuste, la gloire
Et que c’est bien cruel, l’oubli,

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Tes yeux sur ma peau [REPRISE]

Perle-MonetteIl était une fois des feux
des feux qui étaient fabuleux
des feux allumés dans la peau
à envoûter comme des démons fous
des feux de braises dans la peau
ma peau sublimée sous tes yeux
tes yeux qui étaient fabuleux

D’autrefois je revois tes yeux
tes yeux qui sont magiques
tes yeux à voir sous les peaux
à déshabiller les âmes de leur sort
tes yeux doux à une vieille peau
ma peau de vache vêtue de briques
sans tes yeux qui sont magiques

En cette nuit près du sapin
qu’embaume de bonheur
un parfum de forêt et de lutins
où les petites lumières de couleur
s’invitent au gradin des odeurs
car les amants se voient se voient
et se voient encore pour la première fois
alors ces corps ont encore un intérieur

Sous les peaux ensorcelées par nos jeux
des jeux qui jouxtaient moelleux
des jeux à nommer toutes nos peaux
surfaces comme des endroits fous
où tes yeux de délinquante âme à peau
enserrent mes peaux en étau de frissonneux
mes peaux ensorcelées par tes jeux

En cette nuit près du sapin
qu’embaume de bonheur
un parfum de forêt et de lutins
où de petites lumières de couleur
s’invitent au gradin des odeurs
car les amants se voient et se voient
et se voient encore pour la première fois
alors ces corps ont encore un intérieur

Ma peau enchantée en bottes de sept lieues
ces lieux qui sont magnifiques
tes lieux à migrer hors la peau
à inventer le rire rauque des avalés
tes lieux où nos cœurs à fleur de peau
nos peaux friables à fièvre tellurique
petites peaux enchantées par ces lieues

En cette nuit près du sapin
qu’embaume de bonheur
un parfum de forêt et de lutins
où de petites lumières de couleur
s’invitent au gradin des odeurs
car les amants se voient et se voient
et se voient encore pour la première fois
alors ces corps ont encore un intérieur

Quelques fois je recevrai tes yeux
tes yeux qui seront merveilleux
tes yeux iront tomber sur ma peau
à surfer comme des doigts jaloux
tes yeux à liquéfier ma peau
ma peau d’oripeaux de vieux
et tes yeux me feront merveilleux

En cette nuit près du sapin
qu’embaume de bonheur
un parfum de forêt et de lutins
où de petites lumières de couleur
s’invitent au gradin des odeurs
car les amants se voient et se voient
et se voient encore pour la première fois
et nos corps ont encore leurs intérieurs

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RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Ève

imagiaire pimprenellesLi val parfunt
Et les ewes curant
,
Comme on disait
Dans mon jeune temps,
Parce que Ève
C’est l’eau.
L’unique,
Le primal,
Le beau.
Ève a un ventre
Infini.
Et inutile
De lui dire merci
Ou de lui rendre
Quelque culte futile
En continuant
De la cerner
Dans nos barils
Et de la couper
De vin
Au cachot de nos Dives
Bouteilles.
C’est qu’Ève est une force objective
Qui jamais ne dort, qui toujours veille.
Perlant dans tous nos concerts, toutes nos danses,
Ève est quelque chose comme une essence.
Je veux autant dire par là qu’elle est un carburant
Faisant tourner LE moteur et cliqueter les bielles
Que quelque chose de l’ordre du principiel.
Une essence.
La source de la vie.
Faut le redire… même si c’est déjà dit.
Et, au fait, Ève n’a jamais chapardé de pomme.
Ça c’est un bobard inventé par les hommes.
Croquez une pomme, ce sera pour constater
Qu’Ève habite ce qu’elle ne peut pas avoir volé.
Et Ève en a rencontré des tas de serpents.
C’est pas pour rien qu’un serpent de mer
C’est quelque chose d’obsédant,
La lubie du pervers,
La caution du méchant.
Et Ève si on l’accuse, comme ça, de tout
C’est qu’on se fie par trop sur elle.
On lui décharge nos monceaux d’immondices
Dans le visage, sous les aisselles.
On la prend pour acquis sans malice
Et cela instaure de fort longuettes trêves
Dans la limpidité d’Ève.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.