Je vois le monde d’aujourd’hui

Je vois le monde d’aujourd’hui
Comme un vaste champ de bataille
Où s’affrontent à coup de mitraille
Des hommes perdus au cœur de la nuit

Certes ils veulent changer le monde
Et à cette fin reçoivent des armes
Qu’on leur livre avec des tombes
Mouillées de sang et de larmes

Puis éclate la haine entre eux
La chamaille au sein de la fratrie
Certains tomberont sous les feux
Tandis que d’autres, comme fleurs flétries

S’éteindront tout doucement,
Des étoiles dans les yeux, soumis
Loin, si loin de ces parents
Qui leur ont donné la vie

Personne n’ira au paradis, non
Car il n’y a pas de place pour les barbares
Qui préfèrent parler avec la bouche de leurs canons
Et qui considèrent la violence comme un art

Voilà comment je vois le monde d’aujourd’hui
Un monde perdu dont il ne restera plus rien
Et sur les cendres desquelles d’autres vauriens
En construiront un autre… en vain.

 

DANIEL DUCHARME

Poème inédit

L’ivre Atlas d’un bien petit monde

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Il était une fois une fleur avec dedans quelques pétales dont un, en forme de capuchon, fut, pour le malheur de toute la tige, la scène d’un terrible drame. Dans ce pétale sinuaient en effet, vilaines petites plaies rousses, les stigmates d’une sécheresse. Sous ce pétale, estomaquée par cette découverte, se tenait une punaise des bois. Mâle. Elle n’était pas de bonne humeur et vérifiait, le nez sur les blessures, les menaçantes probabilités de cet avenir pénible.
Cent runes hirsutes en défilé affamé,
Serrées aux nervures d’un pétale poilu
Et scrutées par ce lecteur au regard goulu,
Criaient les fissures d’un futur malfamé.
Poil aux diffamés. Et dans cette punaise, que de questions ! Quant à moi je n’en ai qu’une : maintenant qu’il a pris connaissance du message, que va-t-il faire, notre viride animal ? Exécuter la danse de la pluie ? Sacrifier un mille-pattes ? Ou peut-être intoxi-quer un fourmilion… Eh bien non, il fit pire car il s’exclama :
« Dieu ! Il était temps que je sois
Informé de ce mal sournois
Qui ravage tout à la ronde !
Mais comme vraiment je suis un,
Nom d’un zinzin, nom d’un prophète,
Un véritable anachorète,
Je puis ici, dans ce réduit,
Prier, chanter, faire du bruit ;
Ainsi sauverai-je le monde. »
Refrain :
Ça va-t-y mal
Nom d’un cheval,
Pour que d’un rien
Nom d’un saurien,
Cet animal
Au gaz fatal
Se prenne pour,
Nom d’un vautour,
Un cabaliste,
Poil au cycliste ?
Ainsi, lisant au gré des tortillons de la voûte pétalière les horreurs d’un lendemain déchanté, Monsieur l’anachorète bien remonté se mit à hurler, d’une voix ténébreuse, qu’il enverrait au Bon Dieu cent terribles menaces bien senties. Puisqu’après tout il était une PUNAISE !
« Oui comme vraiment je suis un,
Nom d’un zinzin, nom d’un prophète,
Un fada qui souvent s’entête,
Je vais depuis ce balconnet
Menacer Dieu, lâcher du pet ;
Ainsi sauverai-je le monde. »
Refrain :
Ça va-t-y mal
Nom d’un chacal,
Pour que d’un rien
Nom d’un saurien,
Cet animal
Au gaz fatal
Se prenne pour,
Nom d’un vautour,
Un fou chimiste,
Poil au fumiste ?
Il agita son arsenal,
Empoisonnant le végétal,
L’ivre Atlas d’un bien petit monde.

ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Les fenêtres aux jours de pluie

Perle-MonettePlus triste que toutes les fenêtres
aux jours de pluie,
l’orme par songes
rongé à fondre l’âme
sait faire bruire l’envol
des flammes compagnes
comme un arbre débité en cendres
et salement dépaysé,
plus triste
que toutes les fenêtres
ouvertes aux jours de suie.

Plus triste que toutes les fenêtres
aux jours de pluie,
plus aigri que le cri du supplice d’un geyser gelé.
Oui ! Plus aigri que le cri du supplice d’un geyser gelé,
morose comme le tourment éduqué des amours mortes.
Oui, plus triste que toutes les fenêtres éteintes aux jours de nuit.

Plus triste que toutes les fenêtres
aux jours de pluie,
somnambule plus loin qu’un souffle dernier
mon pied en boîte comme un crâne en bière
n’ira souffrir parmi les effleurements d’air tel le pollen libéré,
tellement plus triste que toutes les fenêtres fermées aux jours de pluie.

 

RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Dans les bois

Imagiaire eaux-pierresC’est comme une manière
De mat de cocagne
Qui défendait
Une marche de Bretagne
Dans les bois.

Pour tous les cornards
Et pour toutes les bougresses,
Il était éminence de forteresse
Dans les bois.

On y grimpait, on y mirait l’avance
De la forêt sur nos Macbeth qui dansent
D’effroi.

Que voulez-vous, la féodalité
Charriait son fagot de difficultés
Dans les bois.

Des gens sont morts et ont vécu ici.
Ils eurent des joies et ils eurent des soucis
Dans les bois.

Et le terroir tranquille du Morbihan
Abrite muet ce cénotaphe d’antan
Dans les bois.

Tellement touché(e) quand, ce jour là j’y grimpe,
Je suis Prométhée crapahutant l’Olympe
Dans les bois.

Lui, il défendait juste une marche de Bretagne.
Pensez à lui, compagnons et compagnes.
Émoi.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Discrète

imagiaire pimprenellesTulipe
Discrète,
Tes nippes
Simplettes
Me disent
Des mots
Qui gisent
Sur l’eau,
Qui flottent
Dans l’air,
Marottes
Peu fières.
Ton jaune
Pâli,
Cette aune
remplie,
me narre
Un chant,
Une mare,
Un champ,
Un monde
Subtil,
Faconde
Fragile,
Terreurs
Discrètes,
Ampleur
Fluette.
Il faut vraiment
Te prendre
Vite, avant
Que de rendre
Gorge secrète,
Crevure de tripes,
Petite tulipe
Tellement discrète…

.

PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Les cités heureuses

Imagiaire vergnerC’est une jolie plante marotte
Qui fait partie
De la famille des carottes,
Une graminée prudente,
Circonspecte
Où atterrissent des petits insectes.
Les cités heureuses, c’est juste cela.
Et ça ne compose pas.

C’est une perturbation printanière
Qui contraste vivement,
Sur fond vert,
Avec une splendide explosion de soleil.
Des milliards de mondes en ont des pareilles.
Les cités heureuses, c’est juste cela.
Et ça ne compose pas.

C’est un joli riquiqui de pré ordinaire
Qui fait pas le cador, qui fait pas le fier,
Une de ces promenades de l’ordre du banal,
Pour la trouvaille du jour, le cadre idéal.
Les cités heureuses, c’est juste cela.
Et ça ne compose pas.

C’est pas trop trop loin d’une vieille cabane
Avec des oisons, des poulets, des canes,
Ou alors, euh… c’est aux marges d’un faubourg
J’oublie, je me perds. J’hésite, je me goure.
Les cités heureuses, c’est juste cela.
Et ça ne compose pas.

C’est de fait la frange de l’universel
Quand l’unique transgresse le sempiternel,
Quand le cosmos, dense comme une vieille brique,
Fait dans l’imagé et le concentrique.
Les cités heureuses, c’est juste cela.
Et ça ne compose pas.

Ces cités heureuses, c’est des bouffées de jugeote
Qui font partie de la famille des carottes.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Corinne, la libertine

Gouines coquinesJe suis Corinne,
La libertine.
Je suis une bête de boite de nuit.
Je suis une gouine, je vis ma vie.
Me parlez pas de la chandelle,
Sa forme m’est antipathique.

Je suis Corinne,
La libertine.
Je change de fille à chaque semaine,
Me renouvelle à perdre haleine.
J’aime les souris, j’aime les baleines.
Je veux m’éclater,
Noyer ma peine.

Je suis Corinne,
La libertine.
Je carbure surtout à la cocaïne.
Ça me rend plus folle et plus féline.
Me parlez pas de ma santé.
Me dites pas que j’ai une sale mine.

Je suis Corinne,
La libertine.
Je suis amoureuse d’Inferno.
Elle est pianiste.
Je l’ai dans la peau.
Elle veut pas de moi.
Mon cœur brisé
Joue un solo.
Mi, sol, fa, ré.

Je suis Corinne,
La libertine.
Je vais au lit au petit jour.
Je baise
Mais je fais pas l’amour.
Me parlez pas de la chandelle
Je sais bien que je la brûle
Par les deux bouts.

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CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.