Tragédie ferroviaire

MAIS_monetteOn joue au train
Des beaux voyages
Le tour de la table
Comme paysage
On chasse l’ennui
Du quotidien
On fait tourner
Notre chagrin
Un train qui siffle
Et qui recule
Un nain qu’on retient
De la main
Un train d’enfant
Un train électrique
Qui n’est ni triste
Ni comique
Un train qui roule
Sa vitesse
Une voie d’enfer
En rond fermé
Destin tracé de plaisirs usés
Où ses roues grincent de froide vieillesse
Je rêve, mais je ne comprends pas,
Qui de nous deux est saoul,
Qui de nous deux est fou…
Et puis l’on joue dans la fumée
Dans l’air terni du routinier
Roulant l’avenir en souvenirs
Y étouffant tous nos soupirs
Des yeux rougis dans l’illusion
Des yeux fermés pour se mentir
Des yeux fixant un train errant
Qui se fascinent aveuglément
Captifs de songes organisés
Magie de cendre et de détresse
Éclats de rire sans allégresse
Cinéma vague pour yeux blasés
Je rêve, mais je ne comprends pas,
Qui de nous deux est saoul,
Qui de nous deux est fou…
On joue aux rêves de nos beaux jours
Sur une scène sans calembours
On trahit l’auteur du désespoir
On est l’acteur d’un cercle noir
Un être criant l’angoisse de vivre
Un homme soumis à son histoire
Être déroulant sa pollution
Sur les carrefours des conventions
Être suant son combustible
À s’appauvrir dans son enclos
Lieu de tourment, usine sans repos
Ô mort pays possible !…
…rêve, mais je ne comprends pas,
Qui de nous deux est fou
Qui de nous deux est saoul…

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RICHARD MONETTE

, MAIS…, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Garde-chasse

AssemblagesGarde-chasse,
Sur ton perchoir gracile et rose,
Tu lances des menaces
Tu osas, tu oses.
Tu envoies des sémaphores
Avec tes deux farouches fourches,
Est-ce la raison du plus fort?
Ou la pulsion du plus louche?
Garde-chasse aux cailles,
Ostentatoire, menaçant,
Tu es épouvantail
Autant que garde-nanan.
Garde-chasse aux orignaux,
Tu es lourd, tu es gracile
Et tes clinquants oripeaux
Interdisent les indociles,
Car tu es l’autorité.
Tu es une académie.
Et la chasse est bien gardée
Au pré, au champ de radis.
Garde-chasse, tu fais totem.
Tu fais tabou anémié.
Et c’est bien pour ça qu’on t’aime
En cette atmosphère raréfiée.
Garde-chasse,
Sur ton perchoir gracile et rose,
Tu ne perdras pas la face
Et tu garderas la pose
Car, quand Apollon s’efface,
Dionysos s’interpose
Et il laisse ses traces…

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

Assemblages, ÉLP éditeur, 2013, 1,99 € – 2,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Caroline double

Gouines coquinesCaroline
Tu es si belle
Si double…
Caroline
Force et douceur
Fer et langueur
Miel et ardeur
Sel et fraîcheur.
Caroline
Je fais la roue.
Je suis une faisane
Qui se pavane
Pour te plaire.
Caroline
Tu es si belle
Si double
Si solide…
Caroline
Peinture et chant
Fleur et ciment
Fruit et froment,
Temps et moment.
Caroline
Tu me rends folle.
Je suis une putain
Qui fait le chemin
Pour te plaire.
Caroline
Tu es si belle
Si double
Si solide
Si fragile…
Caroline
Humus et or
Faiblesse du fort
Courbe des corps,
Amour et mort.
Caroline, je me dénude.
Je suis une lesbienne
Qui se fait chienne
Pour te plaire.

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CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

La solitude d’une meneuse de claque

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« Avec ces deux pompons roses qu’il agite,
Ce bourdon, il me figure » pensa-t-elle.
Puis elle songea : « On a le même cul. »
Les deux pompons gigotent, le cul orange se trémousse.
On ne voit que ça.
Un grand silence creuse alors son vide au-tour de la jeune fille qui, dans ce terrible ins-tant tout blanc de la révélation, s’imagine au stade, hier, menant la danse, et s’y regarde depuis la pelouse : « On ne voit que ça de moi ! »

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Trois cauchemars: Archipel de Beauté

Chaleur,
Ravage
Nuit tropicale
Ciel rouge
Panique
Et fureur pâle
Captifs
Sueurs
Sang sur les pals
Murmures
Rumeurs
Fantasme ovale

Du ciel cardée
L’île aux étoiles
Étale joyaux plages sidérales
Azurs et ors dansent en rafales
Écumes opales près des chacals

Cargos, bestiaux, humains en vrac
Lancés, jetés sous le ressac
Ni morts, ni vifs et dans les sacs
Enfants pas nés dont les os craquent

Hymens brisés dans un bruit d’arc
Chairs exposées au fer des Parques
Tyrans tarés buvant les lacs
Des yeux vidés couverts de nacre

Petit Éden de riches sadiques
L’archipel luit de rêves iniques
Entre sculptures de morts à triques
Et crânes éclatés par la brique

Ombres chinoises entre les pics
Puissants gavés, gorgés de fric
Dégorgent ici, jeu pathétique
Torturent marmots, luxe apathique

Salon Première : île contée
Morts racontées, tables étoilées
Dans les fumoirs aux orchidées
Émotions fortes distribuées

Murmures, rumeurs, ciels gominés
L’archipel fane, ses fleurs rouillées
Bateau tangible aux pleurs crevés
Part en mirage, réveil, suée

Longtemps le goût du sang demeure
Même si le jour reprend les heures
Ce nom étrange reste en mon cœur
Archipel de beauté : terreur

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Marquita

Perle-MonetteAu coin
De l’œil précis
Se transpose
Une immensité
Intensément
Rose
pour qu’un baiser
De soie
En la courbe
Du sinus
Se pose
Et dans la couleur
La beauté
Nait
Alors
Comme un doute
Pendant
Qu’au silencieux
Regard
Renard
La route
S’écoute

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RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

En singulière

Imagiaire eaux-pierresEn dessous
De Montrouge,
On va trouver ceci.
C’est bizarre
Et ça bouge.
C’est simple
Et sans merci.
C’est une
Ancienne carrière
Recreusée,
Triturée,
Devenue
Champignonnière
Puis éventuellement
Abandonnée.
La cuisante
Curiosité
S’y insinue,
En singulière.
Elle veut
Mater
In situ
Champignonière,
Carrière,
Et toutes fondamentales motivations
De la dénomination
Du mont rouge…
Prendre ce type, ici, pour un spéléologue,
Ce serait bien le mécomprendre.
Il est un barbouilleur d’églogues
À l’œil vif, au cœur tendre.
Et, en dessous de Montrouge,
Il entend bien retrouver tout ceci.
C’est bizarre et ça bouge.
C’est simple et sans merci.
En singulière,
Il veut mater in situ
Champignonière,
Carrière.
Quand il aura vu, il remontera.
Et il ne sera plus du tout du tout le même cogitateur
Une carrière bourrée, eh ben, ça vous fait ça…

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

La prée des sangliers

imagiaire pimprenellesIci, les sangliers
Vont se baigner
En une danse
En une ronde.
Ils établissent
Le raccord
Entre deux monde,
Celui du vrai
Et celui de l’imaginé.
Cent mille fois
Je vais à la prée
Des sangliers.
Deux fois j’en vois un
En train de se mirer.
C’est la pulsion prospective
En pleine action.
C’est penser au concert
Au cœur de la répétition.
Où intérieurement
Se préparer,
Dans l’escalier,
Au torrent des passions en préparation…
C’est bien vrai, vrai de vrai
Qu’il n’y a rien de laid
Dans la baignade rafraîchissante d’une laie.
Mais le fait qu’elle soit si rare,
Que sa réalisation soit vivement aléatoire,
En fait les ébats de quelque pâle princesse
Qu’on mate depuis une lointaine forteresse.
Le plus merveilleux, ce sont les marcassins.
Ils sont mollets comme des petits coussins,
Pivelés et trouillards, furibards et replets.
Inutile de le dire: on ne les voit jamais.
Mais ils sont omniprésents, de par l’attente,
Comme cette si fameuse tente
Que m’enverra, ce matin là, ma tante.
Singularis porcus vous disiez? C’est bien le mot.
Bondance de ma vie, mais je ne vois que de l’eau.
Pourtant il fait chaud pour crever.
Ce serait le chrono idéal pour se baigner,
Tas de sangliers mesquinement planqués,
Tas de rêves en breloques
Et de promesses brisées.
Oh, le cosmos se moque
Ici, juste ici, des promeneurs par trop illusionnés
Car la prée aux sangliers
C’est l’ardeur torride de s’abandonner
À anticiper.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.