Trois cauchemars: Martyr

Il est une maison blanche
Dans une ruelle
Où deux jeunes gens
Fuient
Réalité
Et ennuis
Des chasses à l’homme

Elle ne connaît rien
Que l’errance
Des jours
Pluvieux
Et tristes
Elle n’a pas faim
Son corps émacié
N’est pas apeuré
Elle guette

La poussière
Couvre ses yeux
Proie solitaire au fond des impasses terrestres
Naïve par nature
Son champ de vision rétréci déjà

Elle ne serait pourtant jamais entrée
S’il ne l’y avait pas invitée
La maison blanche n’a rien de lumineux
Bien au contraire

La première impression, étrange et carnavalesque
A peine la porte passée que déjà l’escalier plonge
Vers l’entresol, à demi-enterré
Où l’on devine une fresque

Mais la visite commence par les plafonds obscurs
D’où pendent des lambeaux
Comme des déchirures
De coton et de sang

Un sentiment de froid, de saleté l’envahit
Elle ne dit rien pourtant
Elle se laisse guider
Par le jeune homme

Elle n’a jamais imaginé croiser un être si parfait
Et dans son regard qui scintille
Comme un éclair dans la canicule
Elle ignore le drame

Ce genre de garçon appartient aux mythologies
Il est de ceux qui se font enlever
Par les dieux jaloux ou blessés
Et finissent toujours mal

Ce genre de garçon n’est pas naturel, songe-t-elle
Sa part de divin est trop visible
Trop parfaitement décelable
Et donc irrésistible

Et si elle se demande souvent pourquoi elle
Et lui pose la question à lui
Il lui répond qu’il voit en elle
Le même divin qu’en lui

L’impression de malaise pourtant la gagne
Dans cette maison blanche aux jours condamnés
Aux habitants silencieux et mornes
Aux courants d’air froids

Et malgré sa présence charnelle dans son corps désœuvré
Malgré le feu et la langueur de leurs baisers
Et le désir qui les anime, encore et encore et encore
Elle commence à douter

C’est le moment qu’il choisit pour lui faire miroiter
Dans la paume de sa main, comme des flocons de glace
Deux sphères tranquilles roulées dans le sucre
Neige, Neige zéro point zéro

Et dans le désespoir tranquille des chambres
Aux lambeaux de coton et de sang
Dans l’escalier impur qui descend vers l’entresol
Elle se met à sombrer

C’est une étoile qui s’épanouit à l’intérieur
Qui balaie toute angoisse et tout sentiment
Pour ne laisser sur son passage
Qu’une extase vide et invincible

Un lointain rêve inachevé demeure
Entre les paupières entrouvertes
Et s’efface à mesure que la Neige
Prend possession de son corps

Un autre rêve le supplante
Plus éblouissant et plus insaisissable
Qui recouvre lentement le premier rêve
De sa patine brumeuse

Les gestes du quotidien amorcent
Leur lente disparition
Tandis que la contemplation se fait plus absolue
Plus implacable

Des heures immobiles et comme paralysées
Remplacent les mouvements et les paroles
Qui deviennent de plus en plus désordonnés
Sporadiques

La contemplation demeure, la contemplation demeure
Verte arborescence qui commence à pourrir
Dans le rêve de la Neige qui a totalement avalé
Le monde autour d’elle

Il n’y a plus de passerelle qui la retienne encore
De s’effondrer dans le gouffre de la Neige
Sa vie s’achève dans l’entresol délabré
Les yeux brûlés par l’écho de la fresque

C’est une peinture qu’on devine, à demi mangée par l’ombre
Qui raconte l’histoire d’un martyr oublié
Un homme maigre et barbu aux cheveux rougeoyants
Qui marche entre des pèlerins

Ils pleurent, ils pleurent les hommes qui l’accompagnent
L’homme qu’ils mènent à la mort est marqué
Du sceau des créatures dont on ignore
Si le maléfice est divin

Son regard rappelle ceux des possédés par une vie immonde
Qui s’acharne sur le sort de certains
Et les fait pousser dans l’ombre
Avec un plaisir sadique

Il est de ceux qu’on a battus et torturés dès qu’on a pu
Il a grandi avec la douleur, il est la douleur
Et sa douleur à lui a grandi
Aussi

Il voit sans doute des êtres surnaturels
Et dans son œil égaré, vieille cicatrice, punition ancienne
Luisent bravement le désespoir et le désir d’en découdre
Mêlés à l’accoutumance de la haine

Son corps décharné, sous la robe de bure
Soutient sa tête massive, les cheveux en bataille
Les mains et les chevilles par les chaînes
Entravées, saignent

L’huile faiblement éclairée révèle encore quelques détails
Comme l’expression de béatitude hystérique des pèlerins
Comme le crépuscule qui s’effondre
Comme le froid

Et puis il y a la cage, dont elle ne peut détacher le regard
La cage de fer qui emprisonne et mord la chair
Autour du cou, sous la tête enfermée
De l’homme enchaîné

Combien de temps est-elle restée devant cette fresque
Ne faisant rien d’autre que fixer le martyr
Avec sa tête dans une cage
Et son œil de cinglé

Combien de temps est-elle restée, dépérissant
Ignorant les appels désespérés de l’organisme
Qui meurt lentement, rongé par sa propre folie
Sous ses mutilations

Partageant seulement avec le garçon divin
Qui l’a poussée en bas, cette fascination putride
Pour le martyr sur le mur, elle laisse ses propres gestes
Opérer la mue délétère

Et bientôt, nourriture n’est plus nourriture
Sommeil n’est plus sommeil
L’amour n’est plus l’amour
Et l’horizon se ferme

Autour de la fresque, les jours passent
Entre le sang qui coule et les flaques saumâtres
Qui jonchent l’entresol de leur contemplation
Encombrée de déchets organiques

Jusqu’au jour où des coups sourds frappent avec obstination
Faisant vibrer soudain un corps qu’elle ne sent plus
Blessant ses yeux incertains
De lampes allogènes

Des figures casquées et massives, alertes pourtant
Envahissent l’espace et hurlent à son intention
Des questions qu’elles ne comprend pas
Et la soulèvent

Elle a l’impression qu’on la déracine
Arbre ancien et calcifié qui soutient dans ses ramures
Le poids de la culpabilité et de la terreur
D’un martyr encore frais

Elle peut observer, au moment où on la dépose sur la civière
Dans la lumière crue, le jeune homme divin
Lentement pivoter, suspendu dans les airs, le cou désarticulé
La tête dans une cage

.

ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

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