Ça fait rien

Minimiser le martèlement mou des moteurs meurtriers
L’eau qui tonne comme des mulâtres jaunes menuisiers
Mainmise meuble minutieusement musical mineur ré
Gâchons la gâche d’une porte sans portée ni roue verdure
Mangeons les mages potes cloportes sans sons d’armures
Ça fait lame, l’amie, la misère
Et coupure d’épiderme
Ça fait rien
D’un coup réparé

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RICHARD MONETTE

, MAIS…, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Insolence

Loin des yeux
Anonyme.

En été
En pensée.

En automne
Plus personne.

En Hiver
Rêve de mer.

Au printemps
Tous le temps.

En amour
Mon amour
Pour toujours!

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CAROLINE MONGEAU

Rage dedans, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Charlène, en secret

Je suis Charlène.
Je vis dans un village
Où les lesbiennes
Ne chantent leur ramage
Qu’en grand secret.
Mes cuisses sont souples,
Potelées, cylindriques.
Je suis en couple
Avec une fleur, lubrique
Et qui me plaît.

Je marche nue
Dans son jardin pudique,
Chaude, éperdue,
Entre deux murs de briques.
Jardin secret.
Monte dans sa chambre
Car elle en vaut la peine.
J’ouvre ses jambes.
Et l’aime. Je suis Charlène
Au con replet.

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CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
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Et finir avec la soif d’une haleine de calice

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MAGRITTE :
Un verre d’eau claire
Sur un pébroque ouvert
La pointe en l’air :
C’est un calice sur un ciboère
Câliboère !
« Le sacre, le juron, serait-ce donc de l’art ?
— Évidemment ! Du reste on parle bien d’art sacré ! »
Or, l’art sacré englobe tout.
Tout, cela veut dire : tout de tout.
Et débrouille-toi à représenter tout ça !
Raison pour laquelle,
Selon Hegel,
La fleur réfutant le bouton,
Le fruit réfutant la fleur,
Tout système en réfutant un autre,
Comment alors nommer cette chose
Qui éclôt,
Qui s’ouvre,
Qui tombe enceinte,
Qui se fane ?
Qui devient fruit ?

BERGER :
Nous répondrons souverainement,
Et avec un culot servi à pleins tonneaux,
Que puisque sans papillon il n’y a point de plante,
Et donc pas de boutons, pas de fleurs, pas de fruits,
Et donc pas de plante,
Et donc pas de boutons,
Et donc pas de fleurs,
Et donc pas de fruits,
« L’absente de tous bouquets »
N’existant que par grâce papillonienne,
C’est de lui qu’elle doit tirer son nom :
“Buvette à papillons.”
L’artiste d’art sacré, lui, agira autrement.
Pas emmerdé une seconde par les successions
Des zinzins qu’il faut nommer,
Il appellera par exemple “Christ”
Le tout
D’une série
De figures
Assemblées sur un vitrail :
Lisant enfant au temple,
Se faisant lécher par une vache au fond d’une crèche,
Se faisant nettoyer les pieds par des cheveux,
En discussion avec un prêtre ventru bagousé,
Papotant au puits avec une femme,
Fouetté par des flics facétieux,
Présidant un banquet triste,
Marchant sur un lac poissonneux,
Clouté à une croix,
Miraculant ici et là,
Planqué dans un tombeau,
En fantôme au milieu de ses disciples
Haranguant les foules sur un coteau,
Et cætera
Et cætera
Et cætera…
Mais Magritte ricanera
Car l’artiste a oublié
Que chez les humains en général,
Une chose n’existe
Que par ce que l’on dit
D’elle,
Nom d’un bagel.
Or l’artiste n’a rien dit
Ni du chemin de Damas,
Ni du concile de Nicée,
Ni de la donation de Constantin,
Ni du concours des deux Simon,
Ni des sept dormeurs d’Éphèse,
Ni du gros fatras d’Eusèbe,
Ni des taquineries de Torquemada,
Ni des fumisteries de Saint-Jérôme,
Ni des hurlements du Chrysostome,
Ni de ceux du pauvre Monsieur Servet
Qui fut servi fumé noir, à Genève,
Sur un beau lit de bois bien vert…
Ni ni ni ni ni…
Ce travail n’est pas fini !
Alors c’est quoi le Christ ?
C’est quoi la fleur ?
C’est quoi une chose qui vit ?
Un papillon sur un calice,
Un mot sur une chose,
Une chose sur le temps,
Le temps sur toute chose :
Tout, dans notre monde spéculatif
Ne se tient, en définitive,
Qu’à la façon des fakirs :
En équilibre sur la pointe du voisin d’en-dessous.
Et cette pile n’a aucun nom possible.
Elle ne peut être représentée
Que par métaphore,
Sous la forme d’une brochette :
Un fruit sur une fleur sur un bouton,
Un verre d’eau piqué sur un parapluie,
Un papillon sur des étamines.
Et maintenant, un peu de méditation.

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ALLAN ERWAN BERGER

Poème à retrouver en recueil en suivant ce lien

Diplomatie

Drapeau de feu drapeau de fer
Sous la treille d’acier trempé qui s’emmêle
Les officiels boivent des cocktails
A l’intérieur d’un ciel amer

Sécurité dans les sourires des portiers
Dans leurs gestes policés, affables
Méfiance programmée des concierges aux dents pâles
Qui traversent avec nous les couloirs argentés

Escorte discrète et feutrée, impitoyable savoir-être
Rangées de Hummers dans les cours des palaces
Qui font office de salle à palabres
Sous l’œil roucoulant des services secrets

La rive du lac se teinte du gris métallique
Des tempêtes, assorti aux feux des discrets agents
Qui dans leur costume de flanelle dansent
Dégainant leur baromètre électrique

Le ciel si bleu qu’on peine à croire
Qu’il existe dans le monde réel
A part peut-être un touriste hébété
Se couvre de suie, de vent, de froid

Et dans les rafales qui déclenchent les radars
Dévastant les jolis contours du lac déchiré
Les mille détours diplomatiques sont balayés

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

L’envol à recommencer

Almost
l’eau crépuscule des jours
l’homme en vit qui pleure lourd
trempant tremblant pylône à la mer

Presque
tranquille sans tempête, nid fragile
dans les Keys temps de ponts et de solitude

Les oiseaux opportunistes et libres
qui m’y touchent l’allure de leurs ailes
et de leurs becs comme des crocodiles
dangereusement affamés, mais beaux

Almost dynosaurs

Inoffensifs comme l’enfance fossile
l’envol laborieux du pélican
l’envol à recommencer
puisqu’il faut bien se reposer

Presque

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RICHARD MONETTE

Perle-mêle (lettre tant), ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

La messe rouge

La messe rouge
A lieu imperturbablement
Et indubitablement
Dans des soubassements.
Elle mobilise tout ce qui bouge
Sous un grand arc vernaculaire,
Loin sous terre.
On n’y prie pas, vous le devinez bien.
Il est bien loin, bien loin, le divin,
Pas combattu ou rejeté, en fait.
Plutôt oublié, négligé,
Dégingandé, déchiqueté, évaporé, édulcoré.
Le divin, il s’est pulvérisé au faite
Et ici c’est la messe rouge des bas fonds,
La radicale convocation
De la modernité sans illusion
Qui contemple un arc brisé
En négligeant ouvertement de litaniser
On de psalmodier.
Ici, il n’y a rien
Que de la pierre et les traces durables des labeurs
Antérieurs,
Des réussites, des succès
Et des erreurs aussi, des bourdes, des gaffes.
C’est pas une cathédrale ou un palais,
Ici, plutôt un cénotaphe.
Le crucial temple souterrain de l’indifférence

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Tant que

Tant que ces fruits diront des choses
Que ne peuvent plus dire les roses,
Y a de l’espoir dans les coins.
Bon ces petits fruits, primeur, c’est pas des raisins.
On espère donc qu’ils soient comestibles.
Sinon les voici combustibles
Du moteur de tous nos chagrins.
Mais ces non-raisins,
Tant que le soleil les aspergera
Et que notre œil torve les contemplera,
C’est qu’il perdurera des lambeaux de chansons
Entre les murailles de notre prison.
On disposera encore d’un jeu de couleurs vives
Pour nous aider à vivre,
Pour tenir le coup, entre nous,
Dans la grande architecture ronde qui rend fou.
Tant que cette image est devant mes yeux,
Je me sens moins mal, je me sens mieux.
Je sens que je veux croire en l’avenir,
Que je veux parler, que je veux dire
Que quelque chose de nouveau est en chemin,
Qu’il n’y a rien de mal à les prendre pour des raisins.
Et ce quelque chose
Imbibe nos poésies et nos proses.
Tant que ce monde s’organise
Comme la si belle Venise qui s’enlise
Mater des petits fruits ne nous sera trop rien.
Mais je persiste à dire que demain
Ce soleil gorgera une tout autre chlorophylle
Dans nos campagnes et dans nos villes.
Il y a quelque chose de l’ordre de l’imperceptible
Qui fait qu’on se rapproche de l’insondable cible.
Tant que ce fruit attirera nos regards,
C’est que nos luttes engendreront l’espoir
Que nos enfants voient déjà ce qu’on a pas vu,
Qu’ils lisent les livres qu’on a pas lu.
Tant qu’il y a de la vie, il y a des fruits à voir.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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La plantée des clous

Savez-vous planter des clous,
Petit bourdon qui bourdonne
Aux abords des piquants fous
Près d’un chardon polychrome.

Et savez vous que la ronce,
C’est un bras qui se durcit.
C’est un sourcil que se fronce,
Hérissé de mille soucis.

Savez-vous que le chardon,
C’est un sac de nœuds rétif.
Que le ventre d’un bourdon
C’est velu, mou et poussif.

Et que des brassées de ronce
Ça met de l’avant des thèses
Que le sens commun dénonce
Comme irritantes foutaises.

Savez-vous que les symbioses
Sont des défis et des niques
Qui imposent la crise des choses
Aux tréfonds de nos logiques.

Et savez vous que la rose,
Elle aussi, a des épines
Et pourtant on daigne, on ose
La frôler de nos narines.

Et savez vous que le chardon
Est une notion difficile.
Que sa réponse au bourdon
Est une aporie gracile.

Il faut dire que la pierre ponce
Agit sans sens du devoir.
Elle est plus douce que la ronce,
Cette petite arnaque sans gloire.

Faites-la, la plantée des clous
Dans la bonne construction.
La nature est un licou
Sans pitié, sans concession.

C’est un mobile qui lie, qui noue
Ronces, bourdons et chardons.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

L’Apprenti (ce dont je me souviens de CREMASTER 3 sans l’avoir revu)

Il est debout, sur la rambarde blanche
Du monument circulaire qu’il a escaladée
Et qu’on doit à un architecte célèbre
L’Apprenti

Il s’apprête à sauter

Sa bouche est comme une plaie
Et le sang qui la redessine, informe
Tranche singulièrement avec le saumon du tartan dont il est revêtu

Il est debout sur la rambarde blanche du monument circulaire
Et les danseuses de music hall qui l’attendent en bas
Dans la piscine intérieure
Rient

Les musiques sont mixtes
Fanfare et métal
Quand il saute, ce sont elles qui l’accueillent dans la mousse
Les danseuses
Étourdi, un peu, il secoue ses cornes et se relève
L’Apprenti

Il est prêt à remonter

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.