Le monde spirituel

Blessure des motsTel un corps souffreteux
De l’Europe aux Comores,
Notre vieux monde usé
Gémit par tous ses pores;
L’argent commande aux lois,
Aux cœurs et même aux arts,
Et l’infâme bêtise
Aux crocs longs et sonores
Nous fait ramper ainsi
Que d’immondes lézards.
Las! où sont les grands fous,
Les seigneurs, les rebelles
Qu’appelaient chaque soir
Nos âmes toujours belle?
Où sont les flamboyants éveilleurs d’inouï?
Qui riaient dans l’azur comme des milliers d’ailes
Et d’un élan sans faille, à tout répondaient: oui.
O l’orgueil envolé sur les cimes du juste!
O les chants écumeux pleins d’une fièvre auguste!
O les bonds souverains pétris de sainteté!
Comme il semble infini, l’espoir que l’on déguste,
Notre espoir tour à tour béni puis détesté.
Mais pourquoi cette haine ardente et jamais lasse
Quand nous ne réclamons qu’un peu d’oint et de grâce
Le long des noirs chemins où se brisent nos pas?
Pourquoi tant de mots neufs égarés dans l’espace
Et tant de beaux romans que l’on n’achève pas?
Parlez ! foi sanglotante, oui parlez ! fontaine ivre.
Parlez ! Des anciens jours un sursaut nous délivre,
Étoilant de ferveur nos mains et nos esprits.
Dieu ! l’amour tout entier soulève un coin du Livre
Pour le vœu triomphant dont nous sommes épris!
Plus haut ! vérité claire, oh ! plus loin! vil mensonge;
Vouloir suffit à l’homme ébloui par un songe
Tissé de pures nuits et d’éveils frissonnants,
Et nous verrons grandir le feu qui nous prolonge
Et nous l’embrasserons, émus et rayonnants.
Éclairs fous ! don de soi ! lumineuses prairies!
Bouquets fiers ! jeux drapés aux vagues des soieries
Tous les lieux, tous les temps jaillis du même accord!
Ah ! prodige nouveau, toutes les griseries!
Enfin libres d’un monde enfanté sans effort!

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

L’argent

Blessure des motsL’immense vie en deuil
Hurle sa plainte aiguë
Quand des poisons, chers
Aux plus noirs des camelots,
Décochent dans ton cœur
Leurs flèches de ciguë
En te décervelant
D’objets vils et pâlots.
Entre deux biens fumeux, un âpre gain t’obsède ;
Ton œil mangé de lucre enfle d’éclairs méchants ;
Tu crois le posséder mais l’argent te possède,
Histrion abêti sous le cul des marchands.
Allez, va renifler tes prochains bénéfices,
Va donc sur le néant vomir n’importe quoi
Puis croque ta fortune au fond des immondices,
Esclave du comment, orphelin du pourquoi.
Argent ! mes boyaux fous lâchent cent loups rebelles
Et, tandis que souillé par les mêmes crétins,
Un idéal saignant pleure dans les poubelles,
Je te dis cent fois « merde » avec mes intestins.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Hymne à la vie d’un voyou issu du quart-monde

Blessure des motsJeté sur le drap
Comme un objet sale,
Je t’ai sentie âpre
Avec mes doigts fins,
Mes doigts violets
Dans la chambre pâle
Au milieu du sourd
Ennui des couffins.
Puis gamin sans loi
Piteux face au monde,
Tu m’as enterré
Despotiquement
Au fond d’un cloaque
À toute heure immonde
Entre une mère ivre
Et son veule amant.
École à deux sous
Chaos, plaie entière,
Coups échevelés
Jusques en prison ;
J’ai vu de toi, chienne
Un grand cimetière
Où l’ignoble a même
Occis la raison.

Et vieux aujourd’hui, béant sous les larmes,
Quelque chose en moi crève de fureur :
 » Non ! jamais, jamais déposer les armes
Devant ton visage avili d’horreur !  »
Des alcools haineux glaceront ma bouche ;
La nuit remuera le venin qui dort ;
Bourrasque infamante, éperdue et louche !
Je te giflerai pour me donner tort.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Totem

Blessure des motsVois comme, comme
J’ai triomphé,
Plus jouet qu’homme
Et con fieffé.
L’or coule, coule,
En Dieu fervent !
Ma tête soûle
Cogne du vent.
O croix ! ô Bible !
Prosternez-vous !
L’argent me crible
De rendez-vous.
J’ai tout à faire
Jusqu’à l’excès.
La moindre affaire
Est un succès.
Sanglots des bourses !
Les doigts tremblants,
Je vole aux sources
De vingt bilans.

Et vite, vite,
L’ordinateur
Cent fois m’invite,
O sale acteur !
A prendre, prendre,
Justes profits,
Même la cendre
D’un crucifix…
Pantin véloce !
Au pied du lit,
Dans le négoce
Enseveli,
Tant, tant d’années,
J’ai vécu seul,
Paumes tournées
Vers mon linceul.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Paysage

Blessure des motsCombien était magique
Et loyale et profonde !
La saison où brillaient
Les émois les plus chers,
Où la terre nubile
Aux somptueuses chairs
Se prélassait dans l’or
Ineffable du monde.
Il y avait dansant
Comme des fleurs de lin,
De flamboyants éveils
Déployés sur les cimes,
Et des vents lumineux
Et des orgues sublimes
Que le ciel enrobait
De son chant cristallin.
Au cœur des bleus étangs, s’allongeait amoureuse
Toute la rêverie amicale des jours.
Extases d’un moment ! délices de toujours !
Quelque effluve de l’âme enchantait l’onde heureuse.
Dans les lointains fuyaient les grands monts étonnés ;
Des herbes palpitaient sous la nue accueillante ;
Mystérieuse et douce, une aube clairvoyante
Laissait flotter sa robe en éclats satinés.
O la vie elle seule était pure caresse !
Chaque bois effeuillait des soupirs ingénus ;
Les champs tissés de houle et de longs frissons nus,
Semblaient d’immenses coeurs soulevés d’allégresse.
Et pendant qu’éblouis de poèmes ardents,
Les oiseaux, tout près d’elle, alanguissaient leur tête,
Une belle songeuse ouvrait des yeux de fête
Et croquait du soleil entre ses fines dents.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Embouteillage

Blessure des motsDans l’air vicié,
Le bruit dégueulant sur l’asphalte ;
L’enfer vil de la tôle
Éructant jusqu’au ciel ;
Des vitres laissant voir,
Enlaidis par le fiel,
Des visages de mort
Que jamais rien n’exalte ;
Une mer de capots hurlant,
Foudre et basalte ;
Partout la fumée âcre
Au nez pestilentiel ;
Et des milliers de fous,
Déchus de l’essentiel,
Dont pas un n’ait l’envie
Au moins de crier : « halte ! »
O cauchemar ! tant d’yeux ! dévorés de soupçons
Au milieu de l’horrible aboiement des klaxons ;
Tous ces coeurs mutilés ! saignant du même rêve ;
O quotidien cent fois imbécile et brutal !
Hallucinant décor ! où défilent sans trêve
Des pans de vie entiers reclus dans le métal !

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Les bureaucrates

Blessure des motsIls rôdent, spécieux
Le long des couloirs glauques,
Nourris de hargne molle
Et de sots règlements,
L’esprit tout emmuré
Dans de vains soliloques
Où l’État vermoulu
Vide ses excréments.

Autour d’eux, ce ne sont
Que blâmes et requêtes
Vomis sous la grammaire
Aveugle des décrets ;
Ce ne sont que doigts secs
Blêmis par les enquêtes
Et les mesquins travaux
Délirants et secrets.

Pour ceux que leur bêtise épouvantable lorgne,
Ils mâchent des courriers soigneusement pervers
Au fil desquels aboie un code étrange et borgne
A cause de trois mots alignés de travers.

L’œil torve du mépris leur tient lieu de réponse
Si quelque fou rebelle ose élever la voix,
Ou mieux, ils vont crachant une raide semonce
Fière comme un nigaud juché sur un pavois…

Bureaucrates vengeurs affamés jusqu’à mordre
Gratte-papiers goulus à l’aplomb infernal,
Ils sauront d’un oukase enflé tel un mot d’ordre,
Nous assigner un jour devant leur tribunal.

Et loup parmi les loups dans cette horrible enceinte,
L’un ou l’autre demain nous brisera le front,
Puis sur l’autel sanglant d’une loi sacro-sainte,
Ils nous dévoreront! ils nous dévoreront!

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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L’instant parfait

Blessure des motsDepuis les sommets bleus
Jusqu’aux secrètes plages,
La splendeur elle-même
Enflamme l’air subtil,
Et comme un fin nectar
Envolé d’un pistil,
Quelque chose en nous deux
Prie au-delà des âges.
Quelque chose de frais,
De suave et d’aimant
Qui va son pur chemin
Malgré l’heure amnésique,
Où ce que touche l’âme explose de musique,
Où les salves du cœur zèbrent le firmament.
Quelque chose à la fois de mûr et de languide
Que l’esprit à lui seul tient encore éveillé,
Et que sur nos mots clairs au ton émerveillé,
L’indicible promène avec des soins de guide.
Quelque chose d’occulte et même d’enivrant
Par quoi tout est plus beau, par quoi tout est plus vaste,
Dont le goût si profond nous brûle et nous dévaste,
Et dans lequel se cache un palais murmurant.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Et si…

Blessure des motsEt si comme une sœur magnifique et troublante,
La foi s’illuminait dans les matins royaux ;
Si les yeux rendus saints par d’infinis joyaux,
Laissaient voir des bontés que nul or ne supplante.
Et si l’égal savoir d’heure en heure accompli,
Mi-songeant, mi-riant, égayait chaque école,
Plus capiteux, plus chaud qu’un feu qui caracole
Et dont l’élève aurait le visage embelli.
Si goulue au soleil, l’enfance à pleines lèvres
Baisait le nid fleuri de la suavité,
Au point que l’homme hier éteint puis dévasté,
En elle tout à coup, sût rallumer ses fièvres.
Et si le tribunal ruisselant de badauds,
Allait faire tonner l’adorable justice
Afin que moi, le faible, au despote je disse :
« Sous le poing de la loi, tu courberas le dos. »
Et si du beau travail cultivé pour lui-même,
Chacun labourait seul les fécondants chemins,
L’étincelle à la joue et la ferveur aux mains,
Clamant de tout son être : « oui, c’est cela que j’aime ! »
Et si l’amour total jusqu’à nous chavirer
Prodiguait à foison magie et découverte ;
O si face à la joie immensément offerte,
L’amour comme éternel voulait bien demeurer !

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Les «besogneux»

Blessure des motsÀ peine gémis-tu sous le fouet des contraintes,
Ombre laide et falote usée à tous les vents.
Le labeur t’a cloué parmi les morts vivants,
Dans un rôle où ton âme expire en sales feintes.

Avilis chaque jour de fables et de craintes,
D’autres hommes que toi vont, spectres émouvants,
Vers le même lieu vide aux leurres dépravants,
Traîner, cadavéreux, leurs figures éteintes.

Celui-ci mêle encore à son destin enfui
Quelque pauvre bonheur sanglotant après lui ;
Celui-là se souvient qu’il fut né sans attache.

Et tous, anéantis par une amère tâche,
Fous de l’espace clos qui les tient prisonniers,
Ne sont plus que des chants hagards et calomniés.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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