La messe rouge

La messe rouge
A lieu imperturbablement
Et indubitablement
Dans des soubassements.
Elle mobilise tout ce qui bouge
Sous un grand arc vernaculaire,
Loin sous terre.
On n’y prie pas, vous le devinez bien.
Il est bien loin, bien loin, le divin,
Pas combattu ou rejeté, en fait.
Plutôt oublié, négligé,
Dégingandé, déchiqueté, évaporé, édulcoré.
Le divin, il s’est pulvérisé au faite
Et ici c’est la messe rouge des bas fonds,
La radicale convocation
De la modernité sans illusion
Qui contemple un arc brisé
En négligeant ouvertement de litaniser
On de psalmodier.
Ici, il n’y a rien
Que de la pierre et les traces durables des labeurs
Antérieurs,
Des réussites, des succès
Et des erreurs aussi, des bourdes, des gaffes.
C’est pas une cathédrale ou un palais,
Ici, plutôt un cénotaphe.
Le crucial temple souterrain de l’indifférence

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Tant que

Tant que ces fruits diront des choses
Que ne peuvent plus dire les roses,
Y a de l’espoir dans les coins.
Bon ces petits fruits, primeur, c’est pas des raisins.
On espère donc qu’ils soient comestibles.
Sinon les voici combustibles
Du moteur de tous nos chagrins.
Mais ces non-raisins,
Tant que le soleil les aspergera
Et que notre œil torve les contemplera,
C’est qu’il perdurera des lambeaux de chansons
Entre les murailles de notre prison.
On disposera encore d’un jeu de couleurs vives
Pour nous aider à vivre,
Pour tenir le coup, entre nous,
Dans la grande architecture ronde qui rend fou.
Tant que cette image est devant mes yeux,
Je me sens moins mal, je me sens mieux.
Je sens que je veux croire en l’avenir,
Que je veux parler, que je veux dire
Que quelque chose de nouveau est en chemin,
Qu’il n’y a rien de mal à les prendre pour des raisins.
Et ce quelque chose
Imbibe nos poésies et nos proses.
Tant que ce monde s’organise
Comme la si belle Venise qui s’enlise
Mater des petits fruits ne nous sera trop rien.
Mais je persiste à dire que demain
Ce soleil gorgera une tout autre chlorophylle
Dans nos campagnes et dans nos villes.
Il y a quelque chose de l’ordre de l’imperceptible
Qui fait qu’on se rapproche de l’insondable cible.
Tant que ce fruit attirera nos regards,
C’est que nos luttes engendreront l’espoir
Que nos enfants voient déjà ce qu’on a pas vu,
Qu’ils lisent les livres qu’on a pas lu.
Tant qu’il y a de la vie, il y a des fruits à voir.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

La plantée des clous

Savez-vous planter des clous,
Petit bourdon qui bourdonne
Aux abords des piquants fous
Près d’un chardon polychrome.

Et savez vous que la ronce,
C’est un bras qui se durcit.
C’est un sourcil que se fronce,
Hérissé de mille soucis.

Savez-vous que le chardon,
C’est un sac de nœuds rétif.
Que le ventre d’un bourdon
C’est velu, mou et poussif.

Et que des brassées de ronce
Ça met de l’avant des thèses
Que le sens commun dénonce
Comme irritantes foutaises.

Savez-vous que les symbioses
Sont des défis et des niques
Qui imposent la crise des choses
Aux tréfonds de nos logiques.

Et savez vous que la rose,
Elle aussi, a des épines
Et pourtant on daigne, on ose
La frôler de nos narines.

Et savez vous que le chardon
Est une notion difficile.
Que sa réponse au bourdon
Est une aporie gracile.

Il faut dire que la pierre ponce
Agit sans sens du devoir.
Elle est plus douce que la ronce,
Cette petite arnaque sans gloire.

Faites-la, la plantée des clous
Dans la bonne construction.
La nature est un licou
Sans pitié, sans concession.

C’est un mobile qui lie, qui noue
Ronces, bourdons et chardons.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Parade nuptiale

AssemblagesUn oiseau déploie ses ailes,
S’approche de sa belle.
Rien ne l’afflige.
Il est au bout d’une longue tige.
La belle, fort intriguée,
Par des pétales fins dissimulée,
Contemple la désinvolte approche
Du Casanova, du Gavroche
Aux ailes amplement gondolées.
La parade nuptiale est amorcée.
Et ces longues et fines tiges
Reposant sur un petit support
Infligent
De la gravité, à ces transports.
On dirait qu’ils vont tourbillonner
Et, encore plus loin, s’envoler
Sur la brise.
Mais, bon, leur fatalité statuaire
Les immobilise, les fait taire.
Un oiseau déploie ses ailes,
S’approche de sa belle.
Ladite belle, fort intrigué,
Par des pétales reste dissimulée.
Et l’on danse…
En ce matériau éthéré et dense.
Et l’on se fige…
Au bout de deux longues tiges.
Et l’on tourbillonne…
Et l’on anticipe, et l’on s’étonne.
C’est une parade nuptiale,
Rien de plus normal.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

Assemblages, ÉLP éditeur, 2013, 1,99 € – 2,59 $.
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Venins

Imagiaire eaux-pierresMilles venins
Sur les rebords
De cathédrales
Font l’apologie
De l’anormal.
Ils grouillent,
Pullulent,
Se percutent,
S’investissent,
Se transmutent.
Ils ont été plantés là
Par les vieux corps de métiers
Qui ont bien vu à lacérer
La rigoriste et droite institution
De leur venimeuses courbes et balafres.
Ils sont la chair purulente des affres
De la résistance sourde de Dionysos à Apollon.
Et, les venins, bien, on a apprit à les connaître
Comme toute persistance du flux de l’être.
Et on en est venu à venir les visiter
Pour eux-mêmes. Pas pour les « adorer »,
On en a rien à cirer,
Et encore moins pour se les injecter.
Il s’agit plus de fixement les mirer
Sur les rebords dentelés de la coupe,
De les regarder miroiter
Sous la coupole de l’objectif en loupe
De nos touristiques curiosités
Ordinaires et athées.
Ah, ce sont des statues, ce sont des gargouilles.
On dirait vraiment qu’elles se grouillent
Pour venir promptement nous narguer,
Nous, du contrebas,
Nous qui ne voulons pas oublier,
Et elles qui ne se souviennent pas.
Imparablement, ils laissent un scotome peu anodin
Ces venins.
Aussi, fascinés, on reviendra les voir demain.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
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Seule maintenant

imagiaire pimprenellesRose en bouton
Dans la gelée,
Te voici penchée,
Vouée à des lendemains
Moins reluisants,
Seule maintenant.

Tu fus, jadis,
La reine des fleurs.
Tu faisais follement
S’emballer tous les cœurs.
Et tu te retrouves,
Toi le fleuron d’un temps,
Seule maintenant.

Souviens-toi, quand on t’enfila au bout d’un fusil,
Quand les Teutons, on les aurait, pardi.
C’était bien avant nos sectorielles de feu et de sang
Toutes aussi absurdes cependant…

Et te vois-tu encore à la boutonnière d’un ministre
Quand tout était toc et pimpant et que rien n’était triste?
Les politicards ne sont plus que des flatulents,
Des boucs émissaires maintenant.

Toi, tu te dressais, dans le temps des guitares,
Et de la paix, et de l’amour, et de ce fol espoir.
Le pouvoir des fleurs va de plus en plus déclinant,
Creux et vide maintenant.

Mais tu reviendras, parce que tu es éternelle,
Que tu es sororale et que tu es fraternelle,
Et que tu es attendue par ces milliers de gens,
Tous seuls maintenant.

Rose en bouton dans la gelée,
Te voici penchée, figée,
Mais vouée à des lendemains plus gorgés,
Plus puissants. Je le sens, je le sens…

Tu vas mourir, rose. Seul maintenant
Nous reste l’espoir de tous nos recommencements.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Bonjour

Imagiaire vergnerBonjour…
Gentille,
Tu es la seule dans le coin.
Boujour
Tes petites copines
Sont bien loin.
Joujour
Tu es hirsute
Et bigarrée.
Boujour
Tu es roide,
Dentue,
Hérissée.
Bonjour…
Sans doute pour cause de désertification
Joujour
On peut pas dire que t’aie de la conversation.
Mamour,
J’assume céans qu’il est d’un insolite sans borne
En vrai balourd
De faire ainsi la causette à une salicorne.
Bonjour…
Mais c’est que ces paquets de provignements,
Toujours,
Ça garde un petit aspect inquiétant.
Terrifiant, sidérant.
Joujour
Alors faut quand même
Un petit peu ratiociner
Boujour
Et minimalement
anthropomorphiser
Joujour
Pour expier
Sans transpirer
Bonjour…
Et ainsi s’éviter
De paniquer.
Donc : bonjour !

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
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Le gnou

AssemblagesC’est un gnou
Qui porte un chapeau.
Au bout de ses guibolles,
Y a pas de sabot.
Ses jambes,
On dirait des seringues
Écarquillées
Comme pour un décollage.
Il est balèze,
Il est malingre.
Il est fidèle,
Il est volage.
Il a les plus étranges genoux,
Ce gnou.
Et sa carcasse est cylindrique,
Métallique,
Comme un tuyau de fournaise.
Il est malingre,
Il est balèze.
Ses cornes ont la forme d’une lyre
Penchée vers l’arrière.
Fatalement, cela m’inspire
Et de la prose et des vers.
Sa queue est comme une manivelle.
Il est volage,
Il est fidèle.
Et c’est si jouissif de le décrire,
De le palper,
De le découvrir.
Je voudrais me le mettre dans la bouche
Comme les bébés font avec leurs jouets.
Je peux pas mais je le touche.
Et cela me touche.
Et mon petit bonheur est parfait.
C’est un gnou
Qui porte un chapeau circulaire.
Sa description, je voudrais encore la refaire
Et ne jamais en voir le bout.
Mais regardons-le plutôt.
C’est tout.
C’est un gnou.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

Assemblages, ÉLP éditeur, 2013, 1,99 € – 2,59 $.
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Gargantua

Imagiaire eaux-pierresOyez la cantate rabelaisienne
D’une résurgence vauclusienne,
D’une vraie « fausse source » pour tout dire.
Ne vous gênez pas pour en rire
Pour ce que rire est le propre de l’homme.
Gargantua, géant pas comme
Les autres, vint par là autrefois.
Il était rond comme une barrique.
Il ricanait comme une bourrique
Car il venait de festoyer
Avec Micromégas, autre géant attesté,
L’intellectuel de Sirius, si savant, si subtil,
Lui, aussi plein comme un baril.
La conversation fut encyclopédique,
Captivante, prenante, cataclysmique.
Tellement que Micromégas et Gargantua
Finirent par se tomber dans les bras.
Leurs ébats,
Par devant et par derrière,
Les exalta et firent trembler la terre.
Puis Gargantua fut pris d’une de ces envies de pisser.
Cela marqua une pause entre les deux entités.
Garga quitta Micro, au si tendre regard.
Et, prenant la Franche-Comté pour un vaste urinoir,
Il pissa durablement la source du Lison,
Tout en se fredonnant de paillardes chansons.
Telle est donc la cantate rabelaisienne.
D’une résurgence vauclusienne.
Et… dans le coin, cette bague drolatique,
C’est surtout pas un bateau pneumatique.
Non, non, bande de soiffards, ne vous y trompez pas:
C’est là le gai condom de Gargantua.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
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Fragonard

imagiaire pimprenellesC’est pour dire que ce que fait
Le peintre Fragonard,
C’est quand même pas du bobard
et que, dans ses aquarelles, Watteau
Nous mène quand mème pas en bateau.
Mais matez moi cette folle robe fripée.
On dirait du crémage de gâteau.
Allez y, croûter ça dans un tableau
De Fragonard ou de Watteau.
Ce n’est pas chose simplette
Surtout, qu’en plus, elle oscillait, l’escarpolette…
Non j’insiste, Fragonard
C’est quelque chose comme du grand art
Et pour imiter Watteau
J’ai besoin, moi, d’un fichu de bon appa-reil photo.
Matez, mais matez, entendez ma complainte.
Ça a à voir avec les teintes
Et avec la texture des volumes.
Pour vous le dire, je prends la plume.
Insistons, insistons.
On reproduit ici quelque chose comme l’émotion
Captée dans les tableaux d’un temps.
Qu’est-ce à dire? Il serait encore présent
Au fond de la nature, le choix de Fragonard?
Elle nicherait toujours dans les oripeaux
Si secrets de la rose, l’esthétique de Wat-teau?
C’est pas une mince nouvelle ça.
C’est pas de la petite info.
Un modeste cliché (pour mon amour à moi)
Et revoici Fragonard, revoici Watteau.
J’en bave des ronds de chapeaux.
J’en reste sur le dos.
Mais matez-moi les boursoufles de ces roses.
Je vais quand même pas vous le narrer en prose.
Non, non, tous les arts sont dans la nature.
C’est empirique, ici, c’est problématisé.
Mort aux modes, mort à la parisianité.
Fragonard, Watteau. Levez-vous. Témoignez.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.