Ton cœur s’étoile

Quand ces stalactites en carottes
Apparaissant sur le toit de la grotte,
Ton cœur s’étoile.

Tu penses un moment à cet immense et dense toile
Qu’est la terre.
Elle recouvre tout un disparate univers
Avec cet épais plancher des vaches
Que nos bobonnes et nos ganaches
Percutent pensivement du talon,
En tirant leur petites conclusions
Sur de si superficielles trajectoires.
Et ici, bien loin en dessous d’eux,
Il y a toi, il y a nous deux.

Tu le sens bien qu’ici se transgresse le normal.
Et ton cœur s’étoile.
Quand ces stalactites en carottes
Apparaissant sur le toit de la grotte,
Nos mains tout doucement se touchent.
On pourrait entendre voler une mouche
Mais il n’y en a pas.

Elles sont restées par delà le plafond des vaches
En compagnie de nos bobonnes et de nos ganaches.
Ici, c’est seul, c’est vide, c’est toi et moi.
La caverne séculaire très lentement nous avale.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Le toit de ma maison

Le toit de ma maison
Me démarque et m’isole
De l’univers fripon
Aux tourneboules folles,

Le toit de ma gargote
Me préserve imbuvable.
Je suis un escargotte
Mon existence est stable.

Je peux pioncer trois ans
Serein comme un cristal
À l’abri des méchants.
Petit et gigantal,

Le toit de mon palais
S’incurve en un vieux dôme.
J’y retrouve la paix
Comme la feuille morte au tome.

Et mon décor caillasse
Élimine toutes mes peurs
De la marée salace
Des fous, des prédateurs.

Car ce monde est odieux
Il n’est plus la nature
Il est vertueux-vicieux
Il est mou, il est dur.

Le toit de ma maison
C’est un jeu de couleurs
Ouvert comme l’horizon
Fragile comme une chanson.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Les grandes cavernes

C’est une roche fondamentalement granitique
Qui contient infailliblement des grenats
Comme le plus copieux des manuscrits hittites
Contient des clous, des coutelas. Des cloute-las.

C’est une de ces ampleurs historiques qui vous bernent.
Eh bé, c’est les grandes cavernes.
C’est un escargot de mer qui fait sa digestion.
Il brandit son problème, gestation de solution.
Il est peu amène et il est un gastéropode.
Sa patience s’amenuise, sa bonne volonté s’érode.
On sent indubitablement qu’il s’énerve,
En ces grandes cavernes.

C’est une toute petite algue, pour tout dire c’est une ulve.
Elle n’a plus l’innocence de nos bites, ni de nos vulves.
Elle est un pur produit des civilisations.
Elle ne se développe que dans un lit de pollution.
C’est donc pour elle un sacré coup de veine
Que ces grandes cavernes.

C’est une roche fondamentalement granitique
Qui contient infailliblement des grenats.
C’est un escargot de mer qui fait sa digestion.
Il brandit son problème, gestation de solution.
C’est une toute petite algue, pour tout dire c’est une ulve.
Elle n’a plus l’innocence de nos bites, ni de nos vulves.
C’est une roche qui a l’âge immémorial des badernes
Et qui se tient en des hauts lieux dignes de Jules Verne.
C’est un escargot de mer à l’existence terne.
Ne croyez surtout pas que la solution du problème
Le concerne.

C’est une bien petite ulve, une scorie, une tache, un cerne.
C’est le Phénix des fonds et son Hydre de Lerne.
C’est les grandes cavernes.
C’est les grandes cavernes.
C’est les grandes cavernes.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Claude Gauvreau: gros

Claude Gauvreau était gros.
C’était un gros, Gauvreau, un taureau.
Il défonçait des portes, tête baissée,
Genre bélier,
En gueulant comme un diable.
C’est lui qui la donnait,
La susdite charge de l’orignal épormyable.
Et les huis éclataient.
Et son Lui s’éclatait.

Claude Gauvreau, c’était gros.
C’était verbal, c’était torrentiel.
Ça montait à l’assaut du ciel
Peinturluré bleu poudre, dans le plafond théâtral
De je ne sais quelle salle paroissiale
Inévitablement, implacablement provinciale.
Ça gueulait, Gauvreau.
Ça vomissait, ça vombrissai.
Ça cacophonisait à larges brasses.
C‘était-tu gros !
Et plus c’est gros, plus ça passe.

Gauvreau, c’est niché ici.
Ça s’agglutine solide au tapon de mon parti pris.
Gauvreau c’est gros, ça fonce dans la danse,
En se faisant
Ostentatoirement
Citer au nombre de mes influences.
Hénaurme poésie qui se crie et fait plus.
En ce sens qu’elle s’extirpe aussi de nos anus.
Et pas discrètement
Mais impitoyablement.
Comme disait Latraverse :
Un autobus…

Gauvreau, gros, est ici, l’animal.
Tenez-vous le pour dit.
Honni soit qui mal y chie.
On a des oranges vertes sur nos étals.

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PAUL LAURENDEAU

L’hélicoïdal inversé, poésie concrète, ÉLP éditeur 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Les scintillements

Et les scintillements
Entrent dans ma grotte.
Les joies, les tourments,
Comme de folles marottes
Qui dansent sur l’estrade,
Se groupent, se concentrent
Puis partent en parade
En bombant le ventre.
Et les scintillements
Jouent dans le feuillage
D’un figuier bruissant.
Fidèle et volage,
Il pousse sous la pierre.
Il cultive deux mondes.
C’est un pauvre hère
Qui perd sa faconde.
Et là bas, au loin,
Ce sont des falaises,
Du roc dur, ancien,
Costaud, plein, balèze.
Et les scintillements
Nous les cachent un peu.
C’est la faute au vent
Et aussi aux yeux
De l’observateur
Mi las, mi curieux
Qui a un peu peur
De quitter ces lieux
Sans avoir tout vu.
On veut freiner le temps
fugitif, cousu.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Le voyage immobile

Le voyage immobile
Se joue sur une fenêtre.
Des tiges s’y empilent
Faisant de l’altération de l’être
L’enjeu capital du voyage.
Rien ne bouge et on sent qu’il fait froid.
C’est parce qu’il fait chaud. On est en nage,
Et l’on bavarde et l’on se tient coi.

Le voyage immobile
Est une quête intérieure.
Une pincée de tiges graciles
Y jouent tous nos indicateurs,
Toutes nos pancartes, nos fléchettes de directions,
Nos interdits d’interdire. Notre cruciale ardeur,
Notre ouverture à l’autre, notre résolution
À ne voir l’anodin que comme extraordinaire,
À saisir le badin, à en faire une chanson.
Et de dire pour dire et de faire pour faire
Un tout des plus infimes de nos déterminations.

Le voyage immobile
Se joue sur une fenêtre.
Des tiges s’y empilent
Faisant de l’altération de l’être
L’enjeu capital du voyage.
Il s’agit d’attraper le temps qui file,
De devenir plus fou, de devenir plus sage,
De voir autrement, de chanter sur un autre ton,
De constater de visu que le monde marche sur la tète,
De retrouver tous nos trésors de brimborions,
Et le tracé de la route, et le sens de la fête.

Pour le voyage immobile, ma mie, c’est par ici.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

En sirène

Au fond de l’eau qui ondoie,
Les algues se ploient

En sirène. Je les vois.
Au fond de l’eau qui ondoie.
Au fond de l’eau qui perdure,
Les algues assurent.

En sirène. D’un vert pur,
Au fond de l’eau qui perdure.
Au fond de l’eau, dense haleine,
Les algues essaiment

En sirène. Je les aime
À en mourir, en perdre haleine.
Au fond de l’eau et à toutes heures,
Les algues se pleurent

En sirène. Elles ont l’heur
De calmer toutes terreurs.
Au fond du liquide sans bulles,
Les algues tintinnabulent

En sirène. Elles gesticulent
Au fond de l’eau qui recule.
Au fond du secret des lois,
Les algues se ploient

En sirène. Je les vois.
Au fond de ces diktats qui me noient.
Au fond de l’éternité,
Les algues cherchent à se lover

En sirène. Elles font rêver
À tout ce qui n’existe, n’est.
En sirène. On dirait des nouilles
Aux épinards qu’un géant touille…

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Comptine est-ce Lettres

Je suis aux abois,
C’est la faute à Chrétien de Troyes.
Je fréquente des fripons,
C’est la faute à François Villon.

Je suis un benêt,
C’est la faute à Du Bellay.
Vraiment pas un chançard,
C’est la faute à Pierre de Ronsard.

J’ai les yeux pleins d’eau,
C’est la faute à Boileau.
Si j’ai autant de peine,
C’est la faute à Jean de Lafontaine.

Je suis un pauvre hère,
C’est la faute à Voltaire.
Le cul dans le ruisseau,
C’est la faute à Jean-Jacques Rousseau.

Je suis pas très brillant,
C’est la faute à Chateaubriand.
Si je fais des comptines,
Ça, c’est la faute à Lamartine.

Je suis un ribaud,
C’est la faute à Rimbaud.
Je suis pas beau de l’air,
C’est bien la faute à Baudelaire.

Par moi vient le scandale,
C’est la faute à Stendhal.
Quand je m’enivre, holà!
J’Accuse le Père Zola.

Je n’ai pas de but,
C’est la faute à Camus.
Si je n’ai plus d’espoir,
C’est la faute à Simone de Beauvoir.

J’ai eu la vie dure,
C’est la faute à l’écriture.
Si j’ai plus d’illusion,
C’est la faute à la télévision.

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PAUL LAURENDEAU

L’hélicoïdal inversé, poésie concrète, ÉLP éditeur 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

La messe rouge

La messe rouge
A lieu imperturbablement
Et indubitablement
Dans des soubassements.
Elle mobilise tout ce qui bouge
Sous un grand arc vernaculaire,
Loin sous terre.
On n’y prie pas, vous le devinez bien.
Il est bien loin, bien loin, le divin,
Pas combattu ou rejeté, en fait.
Plutôt oublié, négligé,
Dégingandé, déchiqueté, évaporé, édulcoré.
Le divin, il s’est pulvérisé au faite
Et ici c’est la messe rouge des bas fonds,
La radicale convocation
De la modernité sans illusion
Qui contemple un arc brisé
En négligeant ouvertement de litaniser
On de psalmodier.
Ici, il n’y a rien
Que de la pierre et les traces durables des labeurs
Antérieurs,
Des réussites, des succès
Et des erreurs aussi, des bourdes, des gaffes.
C’est pas une cathédrale ou un palais,
Ici, plutôt un cénotaphe.
Le crucial temple souterrain de l’indifférence

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Tant que

Tant que ces fruits diront des choses
Que ne peuvent plus dire les roses,
Y a de l’espoir dans les coins.
Bon ces petits fruits, primeur, c’est pas des raisins.
On espère donc qu’ils soient comestibles.
Sinon les voici combustibles
Du moteur de tous nos chagrins.
Mais ces non-raisins,
Tant que le soleil les aspergera
Et que notre œil torve les contemplera,
C’est qu’il perdurera des lambeaux de chansons
Entre les murailles de notre prison.
On disposera encore d’un jeu de couleurs vives
Pour nous aider à vivre,
Pour tenir le coup, entre nous,
Dans la grande architecture ronde qui rend fou.
Tant que cette image est devant mes yeux,
Je me sens moins mal, je me sens mieux.
Je sens que je veux croire en l’avenir,
Que je veux parler, que je veux dire
Que quelque chose de nouveau est en chemin,
Qu’il n’y a rien de mal à les prendre pour des raisins.
Et ce quelque chose
Imbibe nos poésies et nos proses.
Tant que ce monde s’organise
Comme la si belle Venise qui s’enlise
Mater des petits fruits ne nous sera trop rien.
Mais je persiste à dire que demain
Ce soleil gorgera une tout autre chlorophylle
Dans nos campagnes et dans nos villes.
Il y a quelque chose de l’ordre de l’imperceptible
Qui fait qu’on se rapproche de l’insondable cible.
Tant que ce fruit attirera nos regards,
C’est que nos luttes engendreront l’espoir
Que nos enfants voient déjà ce qu’on a pas vu,
Qu’ils lisent les livres qu’on a pas lu.
Tant qu’il y a de la vie, il y a des fruits à voir.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.