Seule maintenant

imagiaire pimprenellesRose en bouton
Dans la gelée,
Te voici penchée,
Vouée à des lendemains
Moins reluisants,
Seule maintenant.

Tu fus, jadis,
La reine des fleurs.
Tu faisais follement
S’emballer tous les cœurs.
Et tu te retrouves,
Toi le fleuron d’un temps,
Seule maintenant.

Souviens-toi, quand on t’enfila au bout d’un fusil,
Quand les Teutons, on les aurait, pardi.
C’était bien avant nos sectorielles de feu et de sang
Toutes aussi absurdes cependant…

Et te vois-tu encore à la boutonnière d’un ministre
Quand tout était toc et pimpant et que rien n’était triste?
Les politicards ne sont plus que des flatulents,
Des boucs émissaires maintenant.

Toi, tu te dressais, dans le temps des guitares,
Et de la paix, et de l’amour, et de ce fol espoir.
Le pouvoir des fleurs va de plus en plus déclinant,
Creux et vide maintenant.

Mais tu reviendras, parce que tu es éternelle,
Que tu es sororale et que tu es fraternelle,
Et que tu es attendue par ces milliers de gens,
Tous seuls maintenant.

Rose en bouton dans la gelée,
Te voici penchée, figée,
Mais vouée à des lendemains plus gorgés,
Plus puissants. Je le sens, je le sens…

Tu vas mourir, rose. Seul maintenant
Nous reste l’espoir de tous nos recommencements.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des pimprenelles, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Bonjour

Imagiaire vergnerBonjour…
Gentille,
Tu es la seule dans le coin.
Boujour
Tes petites copines
Sont bien loin.
Joujour
Tu es hirsute
Et bigarrée.
Boujour
Tu es roide,
Dentue,
Hérissée.
Bonjour…
Sans doute pour cause de désertification
Joujour
On peut pas dire que t’aie de la conversation.
Mamour,
J’assume céans qu’il est d’un insolite sans borne
En vrai balourd
De faire ainsi la causette à une salicorne.
Bonjour…
Mais c’est que ces paquets de provignements,
Toujours,
Ça garde un petit aspect inquiétant.
Terrifiant, sidérant.
Joujour
Alors faut quand même
Un petit peu ratiociner
Boujour
Et minimalement
anthropomorphiser
Joujour
Pour expier
Sans transpirer
Bonjour…
Et ainsi s’éviter
De paniquer.
Donc : bonjour !

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire vergners, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Entre deux tas de cendre

Entre deux tas de cendre, l’ouvrier s’acharnait à ne rien laisser d’autre qu’une fine couche de plumes lisse et pure comme l’eau des fontaines.

Un autre, dans un désert, entassait du ballast, en prenant bien soin d’empiler les cailloux un à un selon un ordre connu de lui seul.

Deux soldats s’entraînaient à ne pas hurler de terreur devant le champ recouvert de cadavres qu’ils avaient à traverser.

Une femme assise dans un jardin répétait une série de mots dont elle ne connaissait pas le sens, rien que pour ne pas oublier d’être inutile.

Un homme observait sa femme à travers un orifice percé dans le rayon d’une ruche fraîchement prélevé.

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Regret d’enfilade

Au temps d’un frisson clair dépoitraillant la vague,
Éparse au gré du sang verdelet des écumes,
Lentement sur le soir, je tournais mon œil vague,
Au seuil immaculé des cuirasses de brumes.

Des viornes fanaient sur des robes spectrales,
Abominablement de leurs cistres charmeurs,
Des faunesses cambrant leurs torses noirs de râles,
Enchantaient l’yprau d’or de soudaines clameurs.

D’opalines amours fantasquement figées
S’irisaient, tandis que d’amertumes gorgées,
Ployait sous les ifs noirs ma romanesque étreinte.

Et par un libre essor de terrestres parfums,
Maints austères griffons talonnant leur empreinte,
D’un vol vertigineux fendaient les astres bruns.

THOMAS FALLET

Poème inédit

Et quand Cacambo mira Ricardo

cover_laurendeau_helicoidalCacambo prit l’arche
Par le cône
Et la souleva.
Au fond du cône
De l’arche,
Visible
Par une petite fissure,
Le vieux Ricardo
Prenait un thé
Citronné-argenté,
À la santé
Des bonnes âmes du bourg voisin.
Cacambo gratta le crâne de Pangloss
(Il était trop paresseux
Pour retirer son propre galurin).

Oui,
Dit Pangloss,
Il y a eu des guerres nationales.
Elles furent terribles,
Elles ne furent pas banales.
Et surtout
Elles furent… Et, oui, il faut le dire.
Mire Cacambo, mire…

Mais, or, cependant,
Il reste que
Je n’en retirerai pas pour autant
De mon lexique
Sociologico-historique
Le terme
(Que correctement je le formulasse):
Lutte des classes.

À ces mots,
Le vieux Ricardo
S’étrangla avec son thé
Et une goutte tomba
Dans l’oeil de Cacambo.

 

PAUL LAURENDEAU

L’hélicoïdal inversé, poésie concrète, ÉLP éditeur 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

L’argent

Blessure des motsL’immense vie en deuil
Hurle sa plainte aiguë
Quand des poisons, chers
Aux plus noirs des camelots,
Décochent dans ton cœur
Leurs flèches de ciguë
En te décervelant
D’objets vils et pâlots.
Entre deux biens fumeux, un âpre gain t’obsède ;
Ton œil mangé de lucre enfle d’éclairs méchants ;
Tu crois le posséder mais l’argent te possède,
Histrion abêti sous le cul des marchands.
Allez, va renifler tes prochains bénéfices,
Va donc sur le néant vomir n’importe quoi
Puis croque ta fortune au fond des immondices,
Esclave du comment, orphelin du pourquoi.
Argent ! mes boyaux fous lâchent cent loups rebelles
Et, tandis que souillé par les mêmes crétins,
Un idéal saignant pleure dans les poubelles,
Je te dis cent fois « merde » avec mes intestins.

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THIÉRRY CABOT

La blessure des mots, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Le gnou

AssemblagesC’est un gnou
Qui porte un chapeau.
Au bout de ses guibolles,
Y a pas de sabot.
Ses jambes,
On dirait des seringues
Écarquillées
Comme pour un décollage.
Il est balèze,
Il est malingre.
Il est fidèle,
Il est volage.
Il a les plus étranges genoux,
Ce gnou.
Et sa carcasse est cylindrique,
Métallique,
Comme un tuyau de fournaise.
Il est malingre,
Il est balèze.
Ses cornes ont la forme d’une lyre
Penchée vers l’arrière.
Fatalement, cela m’inspire
Et de la prose et des vers.
Sa queue est comme une manivelle.
Il est volage,
Il est fidèle.
Et c’est si jouissif de le décrire,
De le palper,
De le découvrir.
Je voudrais me le mettre dans la bouche
Comme les bébés font avec leurs jouets.
Je peux pas mais je le touche.
Et cela me touche.
Et mon petit bonheur est parfait.
C’est un gnou
Qui porte un chapeau circulaire.
Sa description, je voudrais encore la refaire
Et ne jamais en voir le bout.
Mais regardons-le plutôt.
C’est tout.
C’est un gnou.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

Assemblages, ÉLP éditeur, 2013, 1,99 € – 2,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Tous les amours en ville perdus

MAIS_monetteTous les amours en ville perdus
Sont essoufflés sous pollueurs
Si tu croyais y vaincre les rues
Tu n’y sniffes que déshonneurs
Ton logement est vide, terrorisé
Le nez du nord chasse famille
Ton corps, enfer à cœur gelé
Est sourd aux pleurs des petites filles
Pour réparer ton nid méprisé
Tu l’as gréé de neige forte
Et de souvenirs inanimés
Tu peux trembler derrière la porte
Et sans dessein, renifler à perdre jour
T’enlever la vie ne sera pas mourir d’amour

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RICHARD MONETTE

, MAIS…, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Ville

Rage-dedans-MongeauMiroir de béton
Grisaille du néon

Lac d’asphalte
Vibrant et grouillant.

Guirlandes de Noël
En parallèle.

Hallucinant de lumière
Scintillant au firmament.

D’étoiles de béton
Miroitant de vie
Et de mouvement.

Chacun pour soi
Chacun pour moi.

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CAROLINE MONGEAU

Rage dedans, ÉLP éditeur, 2013, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Chantal

Gouines coquinesMême si cette petite traînée
De Chantal
Est un être profondément,
Viscéralement
Amoral
Et même si c’est
Absolument pas normal,
Je peux pas m’empêcher
De la mettre sur un piédestal.
Malgré le fait criant
Que cette sinistre folle
Me contrarie au plus haut point
Par ses impairs frivoles,
Je l’aime d’amour depuis le temps de la petite école.
Elle se niche et se fiche dans ma fibre la plus molle.
Pourtant Chantal, c’est une fieffée menteuse,
Une petite garce vicieuse doublée d’une chapardeuse.
Me pique mes sous, me vole jusqu’à mon amoureuse,
Ne pense qu’à faire la fête et à courir la gueuse.
Je vous dis pas tous les atermoiements,
Les drames de vie et les emmerdements
Qui sont mon lot, depuis un sacré moment
En vertu de Chantal et de son petit air fendant.
Pourtant, il m’est impossible de l’extirper de mon cœur,
Sens commun, sens du devoir ou bien sens de l’honneur.
Je mourrai pour elle, sans reproche et sans peur.
Un détail pour conclure, Chantal, bien, c’est ma sœur…

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CORINNE LeVAYER

Gouines coquines de ce monde, ÉLP éditeur, 2013, 4,99 € – 6,49 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.