Console (des Jumeaux)

Bienvenue dans l’espace
Où le rythme s’effondre
Où les pensées s’effacent
Derrière l’esprit de l’ombre
De la console

Un ordre et c’est fini
Plus de règles du jeu
Plus de limites aussi
A respecter un peu
Dans son envol

Qu’à la trace du code
D’un être aussi soigné
Par un esprit barré
Notre avidité morde
Et s’y colle

Est-elle donc un fruit
Un rejet rationnel
D’un arbre artificiel?
Aux frondaisons sans bruit

Aux lignes folles

La console

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Trajectoire

Hasard errant
Dans un canon d’acier
Il fait soleil
Au-delà
Des portes ouvragées
Que vous soudoyez
En douce

Un regard
Invisible
Mais filé
Comme le cristal
Dessine
Une ligne parfaite
Entre vous deux

Dans l’agonie du matin
Les passantes à échasses
Ne ressentiront que le souffle
De vos soleils de cuivre

À travers vos ultimes démarches
Se devinent des batailles achevées
Entre horreur et respect
Sous l’auvent de la folie

Vos silences effilés rejoignent le caniveau
Tandis que vous marchez en file indienne
D’un bout à l’autre d’un monde
Qui n’est plus qu’éblouissement

Des filets acides se fraient un chemin en vous
Comme pour accélérer la cadence
Sans issue et sans voix
Devant l’ultime rempart

Quand vos ennemis vous font face
Et qu’ils se mettent à rire
Il n’y a plus qu’à tirer
Pensez-vous

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Dead 1970, 1968 (Larry Clark – Série Tulsa) partie 2

À l’intérieur de nos univers se cachent des rivières qui braquent sur nous des projectiles de plomb. Que faisons-nous de nos journées à part rêver ? Que fais-tu ici pauvre reproduction de cellulose qui me nargue toute la journée?

Que t’ai-je fait pour que tu te venges de moi de cette manière ? Que t’ai-je volé ? Je ne suis plus accessible à d’autres comas que ceux qui mêlent coton et acier. Je ne suis plus sensible à d’autres regards morts que ceux des étangs que tu jettes à qui veut les voir.

Des décennies nous narguent sans parvenir à épancher le vertige.

Des morts, trop jeunes, se joignent à ton cortège de stupeur. T’aurait-il plu?

Le familier te séduit je le vois.

Que serait-il advenu de votre rencontre?

Tu aurais, d’abord été trop jeune pour lui, trop juvénile, trop lointain. Et malgré ta perfection, malgré ton irréversible jeunesse, il aurait…
Des univers retroussent leurs robes pour nous accompagner lors de ballades mortuaires le long du lac. De froids courants d’air nous narguent sans nous vaincre, nous sommes de glace dans la brume riante. Le soleil acéré aiguise ton iris et, plus qu’a l’accoutumée, tu m’entraînes. Le long des servitudes nous devisons, impassibles et moqueurs et je calque ma sensibilité sur la tienne, raide et limpide comme l’eau du lac qui nous fige.

Je n’imagine pas un seul instant que cette impression demeurera en moi, comme un organe vital.

J’ai appris à poursuivre, seule, mes chants d’animal en cage.

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Dead 1970, 1968 (Larry Clark – Série Tulsa) partie 1

Quand déferas-tu ton lit, à nouveau, étrange archange croisé au détour d’un insoupçonné hasard?

Des dimanches radieux et froids s’entremettent
pour nous.
Sur les moirures du lac, la lumière frise, glaciale, pour mieux m’enterrer dans ton miroir.

Un échec entre les doigts serrés, tu te laisses rêver, dans un geste inutile et fier.
Sous la brisure de la capture qui te fige, danse l’hésitation de tes yeux de fer.
L’armure des draps, sous ta peau nue, écume les vibrations de ton corps vivant, encore vivant.

Toute cette fureur facétieuse, dans un être irréel, à demi déguisé en jeune homme bien sous tous rapports et prêt à en découdre. Isolée, l’impression présage de soubresauts livides ou de grands moments calmes et silencieux.

Personne ne sait ce que tu vois, qui tu regardes, s’ils sont nombreux ou absents.

Mais tous tes spectateurs imaginent être à ta place, dans cette errance de regard, entre la perte et l’abandon.

Ta prison d’acétate échoue à domestiquer les ravages qui emplissent soudain l’espace de la maison de maître qui t’abrite auprès du lac, comme un secret oublié, loin de Tulsa. Et les murs vénérables s’abolissent, détruisant au passage les précieux clichés des autres preneurs d’otages, bien accrochés à leurs cimaises qui s’effondrent, tendrement.

Car il faut bien un désert consacré à ton étude, pour arrimer enfin une pensée aux champs de bataille que tu sèmes nonchalamment. Pour donner corps au tempo désordonné qui s’invite entre nous il n’y a qu’un mot : enragé.

Il n’y a pas d’instant magique pour cette rencontre, il n’y a que l’écho qui brise ma lumière, dans les heures stupides à feuilleter des pages au hasard. Il n’y a pas de révélation, il n’y a qu’un reflet flou qui accroche mon regard comme un harpon. Il n’y a pas de stupeur. Il n’y a qu’un coup, un seul.

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Les garçons

Ils sont las et racés
Ils sont frêles et dévoués
En cet instant
Les garçons

Ils sont plusieurs
Ils vivent en cercle
Silencieux
Et fermé

Comme sous la coupe
D’un autre maître
Toujours alertes
Et drogués

Ils sont si jeunes
Ils partent au quart de tour
Ils n’ont pas peur
De la douleur

Ils frôlent toujours
Les limites
Ils aiment
Jouer avec le feu

Ils marchent
Dans la nuit
Qui leur fournit
Un abri

Ils chantent
En silence
Des complaintes
D’orphelins

Les garçons

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Ici c’est le club très fermé des perdus d’avance

Errant dormeur
Aux poulaillers souterrains
Ne croise pas
Les regards crus
Des caméras en rut
Terre tes secrets
Sous les grillages d’acier
Des préaux
Retiens ton souffle
Au passage
Des détecteurs
Et retourne au trou
Si l’un d’entre eux
Te prend
Épuisé, à rôder
Au pied
Des tours-privilèges

Inoculés de bleu sont les yeux du geôlier
N’imagine même pas pouvoir te tirer de là
Traversée impossible vers l’indocile rue
Elle qui te tient, te protège à la fois
Renonce. C’est lui qui tient la crosse.
Distendu, le temps se perd dans les galeries officielles
Ils se touchent
En déchiffrant tes tatouages identitaires
Tu le leur rends bien, chaude bête de foire
Effrayant les premiers, excitant les derniers

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Antichambre

Quelle danse étrange et surannée
Quand ils se regardent
Comme deux animaux
Prêts à se sauter à la gorge
Dans un ballet bien réglé

Ils sont dans l’antichambre
Des velours, des marbres
Des ivoires, des cristaux
Des orchidées
Hypothétiques

Quand un vague piano résonne
Dans la pièce voisine
Les faisant chavirer
Doucement
Sous le poids du chaos

Des déserts de carbone
Sont bien inutiles
Dans cette chambre hors du temps
Où ils se font part
De leur convoitise réciproque

Et quand le temps s’arrête
Quand leurs lames se croisent
Quand leurs regards se perdent
Entre l’autre et la mort
Il ne leur reste rien

Que pour une minute encore
Le souvenir d’un parfum
Qui s’échappe
Par une fenêtre ouverte
Où la lumière fend l’or

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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À une sentinelle

À quoi penserais-tu
Si je poussais enfin ma corne
Dans tes entrailles fragiles
Très peu de mots,
Pas un regard
Tu n’est qu’une sentinelle
Entre deux quarts
Un brin de glace
Entre tes bottes
Et tes mains froides
Sous mon manteau
S’égarent
A quoi bon ?

J’ai suivi tes errances nouvelles
Poignard voué à ma survie
Silhouette noire entre deux villes
Plantée dans la neige, plantée sous la pluie
Sous le soleil de plomb
Immobile, immobile encore
Aux aguets, ta lance dans ta main raidie
Par les heures fractionnées entre ordre et discipline

J’ai écouté les silences de tes permissions
Attablée avec les garçons aux cœurs ivres
Ton regard perdu dans le vide et la contemplation
Sordide intérieur de ton adoration
Quand tu évites délibérément de croiser le mien
Taciturne sentinelle, gardienne impeccable et racée
Qui se prive de la griserie des gardes
Qui assouvissent nos heures franches

A quoi penses-tu, sentinelle
Aux ombres affûtées, aux réponses sibyllines
A minuit dans la tempête sur la coursive enroulée
Quand je m’éreinte sur leurs corps
Encore et toujours tu m’échappes
Repoussant d’un geste policé le verre, la poudre et la luxure
Contour nocturne sous les ors des corridors
Tendu par le devoir, à la démarche secrète
Irréprochable et hantée

Des gestes mille et mille fois réitérés
Comme des prières de vengeance
Tu incarnes la mort rapide et silencieuse
De mes fantômes assassins
Affectée à mon intégrité, tu ignores la tienne
Avec ce mépris de soi obligatoire
Comme ton corps, entraîné jusqu’à l’écœurement
Ne sert qu’à préserver le mien
De toute menace

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Zinc aqueux

Un zinc aqueux dans une ruelle
Un verre de raide, un coup de pelle
Les hommes se frôlent dans la ruelle
Dans les recoins sous la tonnelle
Partout ils agitent leur crécelle

Frappé de l’airain des damnés
A mon comptoir d’or enchaîné
J’attends comme un brave lévrier
Que tu fasses enfin ton entrée
Ombre affûtée par la fumée

Toi qui détonnes dans cet enfer
Ni serf, ni maître, ni supporter
Les gagneurs te matent de travers
Les michetons le font par derrière
J’étouffe des envies meurtrières

Dans tes regards que dalle pour moi
Des sourires morts, des gestes las
Et je me dis: que fais-tu là?
Entre travelos et hommes de loi
Qui viennent soulager leurs émois

Sous la plissure de tes pensées
Quelle idée bizarre t’a frappé
Toi, planté là, dont on ne sait
Même pas de quel rebord tu es

Quand tu appliques une gestuelle froide pour descendre un verre, le regard dans la glace fixé sur les bouteilles et les silences qui s’étendent comme des rubans entre le monde et nous, les crevures. Quand tu restes un peu, obscur et taciturne dans ton manteau fermé contre la moiteur du bar, sanglé et détaché.

Pourtant, ton essence amère demeure après ton départ, de froids hivers envahissent nos nuits, les garçons désertent la ruelle, colonisant les sous-pentes et les réserves du Chien fougueux et tu passes entre eux comme un fantôme et aucun d’eux n’ose te toucher de peur de te faire disparaître et si ta présence est toujours relevée, ton absence l’est plus encore, comme quand on dit «Tiens, le vent est tombé» car maintenant il fait nuit.

Et moi j’attends comme un débile Soir après soir et nuit fébrile Que ma stature de garde agile Aiguise en toi des voies fertiles

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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