Venins

Imagiaire eaux-pierresMilles venins
Sur les rebords
De cathédrales
Font l’apologie
De l’anormal.
Ils grouillent,
Pullulent,
Se percutent,
S’investissent,
Se transmutent.
Ils ont été plantés là
Par les vieux corps de métiers
Qui ont bien vu à lacérer
La rigoriste et droite institution
De leur venimeuses courbes et balafres.
Ils sont la chair purulente des affres
De la résistance sourde de Dionysos à Apollon.
Et, les venins, bien, on a apprit à les connaître
Comme toute persistance du flux de l’être.
Et on en est venu à venir les visiter
Pour eux-mêmes. Pas pour les « adorer »,
On en a rien à cirer,
Et encore moins pour se les injecter.
Il s’agit plus de fixement les mirer
Sur les rebords dentelés de la coupe,
De les regarder miroiter
Sous la coupole de l’objectif en loupe
De nos touristiques curiosités
Ordinaires et athées.
Ah, ce sont des statues, ce sont des gargouilles.
On dirait vraiment qu’elles se grouillent
Pour venir promptement nous narguer,
Nous, du contrebas,
Nous qui ne voulons pas oublier,
Et elles qui ne se souviennent pas.
Imparablement, ils laissent un scotome peu anodin
Ces venins.
Aussi, fascinés, on reviendra les voir demain.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Gargantua

Imagiaire eaux-pierresOyez la cantate rabelaisienne
D’une résurgence vauclusienne,
D’une vraie « fausse source » pour tout dire.
Ne vous gênez pas pour en rire
Pour ce que rire est le propre de l’homme.
Gargantua, géant pas comme
Les autres, vint par là autrefois.
Il était rond comme une barrique.
Il ricanait comme une bourrique
Car il venait de festoyer
Avec Micromégas, autre géant attesté,
L’intellectuel de Sirius, si savant, si subtil,
Lui, aussi plein comme un baril.
La conversation fut encyclopédique,
Captivante, prenante, cataclysmique.
Tellement que Micromégas et Gargantua
Finirent par se tomber dans les bras.
Leurs ébats,
Par devant et par derrière,
Les exalta et firent trembler la terre.
Puis Gargantua fut pris d’une de ces envies de pisser.
Cela marqua une pause entre les deux entités.
Garga quitta Micro, au si tendre regard.
Et, prenant la Franche-Comté pour un vaste urinoir,
Il pissa durablement la source du Lison,
Tout en se fredonnant de paillardes chansons.
Telle est donc la cantate rabelaisienne.
D’une résurgence vauclusienne.
Et… dans le coin, cette bague drolatique,
C’est surtout pas un bateau pneumatique.
Non, non, bande de soiffards, ne vous y trompez pas:
C’est là le gai condom de Gargantua.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

La complainte de la chaussette amoureuse

Imagiaire eaux-pierresUne sentimentale
Chaussette
S’envolait
Abruptement
En roulant
Sur le vent.
Elle se disait:
Que vais-je faire?
Je vais tomber
À la mer.
C’est trop con
Trop contrariant.

C’était
Bien la peine
Poupette,
De venir
Dans le Vercors
Et de tant
Crapahuter.
A fallu
Qu’on se mette pieds nus
Sous quelque prétexte qui pue
Puis une bourrasque s’en est mêlée…

Et la langoureuse chaussettes
Toubillonne aléatoirement,
Le long d’une haute falaise calcaire.
Oh, le beau grand torse hiératique et fier!
C’est le coup de foudre. On peut rien faire
Pour contrer le drame présent.

Amoureuse, notre chaussette
S’accroche maintenant dans les sapinages
Au faite de son grand amant-paysage.
Elle se coince, s’emberlificote
Il faut pas grand boursicote
Pour piger que c’est la fin de leur voyage.

Depuis, notre Yseult chaussette
Enchâssée sur des sapins
Tremble d’amour comme une éperdue.
Sur une falaise du Vercors
Elle annonce aussi, par sémaphore,
Qu’Anthropos pollue. Poil au…

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

En singulière

Imagiaire eaux-pierresEn dessous
De Montrouge,
On va trouver ceci.
C’est bizarre
Et ça bouge.
C’est simple
Et sans merci.
C’est une
Ancienne carrière
Recreusée,
Triturée,
Devenue
Champignonnière
Puis éventuellement
Abandonnée.
La cuisante
Curiosité
S’y insinue,
En singulière.
Elle veut
Mater
In situ
Champignonière,
Carrière,
Et toutes fondamentales motivations
De la dénomination
Du mont rouge…
Prendre ce type, ici, pour un spéléologue,
Ce serait bien le mécomprendre.
Il est un barbouilleur d’églogues
À l’œil vif, au cœur tendre.
Et, en dessous de Montrouge,
Il entend bien retrouver tout ceci.
C’est bizarre et ça bouge.
C’est simple et sans merci.
En singulière,
Il veut mater in situ
Champignonière,
Carrière.
Quand il aura vu, il remontera.
Et il ne sera plus du tout du tout le même cogitateur
Une carrière bourrée, eh ben, ça vous fait ça…

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Respire lentement

Imagiaire eaux-pierresBen voilà,
C’est ça
La vie,
Beau Visage.
Elle ironise-platonise
Pour les fous
Et les sages.
La vie c’est
Une caverne
Qui imperceptiblement
Vous enveloppe
Vous cerne.
Et cette chienne
De grotte étroite
De vie
Concerne
Tous ceux et celles
Qui se mêlent
D’y entrer.
Ils ou elles
Finissent submergés, coincés.
Et, comme toi, l’œil tout écarquillé.
Oh… oh… ce fulgurant regard,
Si merveilleux, si rare,
Pierre précieuse dans toute cette caillasse
Évaluant fissa les limitations du temps, de l’espaces.
Et, donc, donc, pour bien compliquer la situation.
Déjà pourtant gorgée de lourdes implications,
Il faut en plus qu’un poète passe par là.
On l’attendait plus, celui-là, par dessus le tas.
Et voici qu’il te dit qu’il ne l’oubliera plus jamais,
Ce regard là. Jamais, jamais.
Oh la belle affaire… Cela ne secoue pas le joug
De la caverne de la vie
Mais cela laisse l’impondérable petit velours
Celui qui fait que, oui, oui,
Ce qui est dit est dit.
Puis, sur le reste, bien, le poète est, évidemment,
Pathétiquement impuissant.
Il ne peut encore que pérorer: Ô Beau Visage,
Œil vif et pétillant, si fidèle, si volage,
Respire lentement…
C’est ça la vie, tu comprends?

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
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Ardemment je te fixe

Imagiaire eaux-pierresUne petite
Statue de ville
Et notre esthétique
Ne sait plus quoi dire.
Est-elle grandiose
Ou est-elle vile?
Est-elle du meilleur
Ou du pire?

Ardemment, je te fixe,
Petite statue urbaine
Du tout venant.
Mes émotions sont mixtes
Et fortement malaxés
Sont mes sentiments.
Pendant que,
Dessus ta tête,
Une fontaine bruisse,
Je me susurre immanquablement en mon cœur
Que le Manneken Pis
A mille millions d’anonymes frères et sœurs
Dans ton genre, finalement.
Un détail photographique de fontaine
Et tu apparais subitement.
Est-ce une joie, est-ce une peine?
Fortement malaxés sont mes sentiments,
Et mes émotions sont mixtes,
Aussi, ardemment, je te fixe.

Tu me le rends bien. Le détail de ta robe est précis
Et tes cheveux sont lourds, comme gorgés d’eau.
Tu es boudeuse, tes doigts sont tout petits.
Tu as quelque chose de figuratif et de gentil,
De grave et de badin.
Pour que d’autres te disent ce qu’ici je te dis
Faudrait-il que tu sois signée Claudel ou Rodin?
Tu es signée personne…
Et notre esthétique ne sait plus que croire.
Ce serait ti que nos références déconnent

Ah, ardemment je te fixe et je me dis
Que c’est bien injuste, la gloire
Et que c’est bien cruel, l’oubli,

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
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La lettre A

Imagiaire eaux-pierresLa lettre A
A quitté son Sonnet aux Voyelles
Où elle jouait
Les mouches du proche.
Elle est venue
S’inverser dans la roche,
Comme ça.

La lettre A
A déserté les bandes dessinées
De Philémon,
Surréalistes sur un ton
Un peu langoureux.
Elle est passée
Du maritime au caverneux.
Bon, pourquoi pas?

La lettre A
Habite maintenant dans le mot stalactite.
Et notre première lettre de l’alphabet
Est gigantesque. C’est un dit. C’est aussi un fait
Qui se voit.

La lettre A
Est pointue, dangereuse. Elle n’est plus serrée, caroline.
Si on la frappe, elle se met à lentement osciller.
Cela vous fiche une de ces envies de décamper
Loin de tout ça.

La lettre A
Elle est aiguë et gigantale. Elle est spéléologique.
Je vous assure qu’elle est plus imprimée.
C’est de la roche, ce n’est plus du papier.
Ah, oh, mais Ah…

La lettre A…
S’est inversé, retournée, affûtée. Tenez-vous coi…

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
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Une bête, du sel, une tête

Imagiaire eaux-pierresEn dessous
De la Rue Dareau,
Dans les catacombes
De Paris,
Elle grimace,
Elle se moque et rit.
Elle a du vieux roc friable
En guise de peau.
Elle a un trou fatal
Au milieu du front.
Elle est sagouine,
Elle est vernaculaire,
On ne sait pas
Ce qu’elle va encore nous faire.
C’est un monstre,
Une harpie,
Un animal,
Un démon,
Une bête…

Le vrai de vrai mystère, c’est celui de ses origines.
On sait pas si c’est du grand art ancien
Ou une banale esquisse de trois fois rien.
On sait pas si elle est brute, on sait pas si elle est fine.
Ce qu’elle suscite, c’est une chaude angoisse esthétique
Comme un plat cuisiné aux étranges fumets
Dont on comprendrait mal l’effet sur nos palais.
C’est quoi exactement cette mystérieuse épice?
Du sel…

Elle nous regarde. Elle nous questionne.
Elle nous oblige à cogiter
Et on se sent comme agité(e)s
Parce que nos références habituelles déconnent.
C’est un petit mystère en une seule pièce.
C’est terrifiant, c’est anodin.
Un secret de Paris de plus, un de moins.
Un regard, une trogne, un visage, un faciès,
Une tête…

Une bête, du sel, une tête,
Dans les catacombes, poursuivent leur quête…

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
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Danger

Imagiaire eaux-pierresLa féodalité
Était l’univers
Du danger.
Elle en était
Toute balafrée
Des sourcils
À la plante des pieds.
C’est qu’il fallait
Guetter beaucoup
Et, bien souvent,
Prendre ses jambes à son cou,
Sous les grands arbres
Des forêts.
Ce n’étaient pas
Des temps parfaits.
À Chevré, y a une motte qui veut bien l’admettre
En laissant subtilement se deviner
La tour venue discrètement s’y mettre.
Bon, le guet s’en est allé,
Hein, attendu que les temps ont changé,
Que les dangers
Se sont recentrés.
Pour nous, tout ça, c’est du fantomatique
Du mystérieux, du problématique.
Mais pour les manants
Du temps
Il y avait pas à gamberger.
C’était la tour, c’était la motte, c’était le baron.
Il n’y avait rien à attendre là de bon.
La féodalité
Était l’univers du danger.
Elle en était radicalement définie.
Même si tout ça, aux jours d’aujourd’hui.
Ça s’est passablement racorni.
Les dangers contemporains… bien…
J’ai pas besoin de vous faire un dessin…
Ils ne sont plus dans de lointaines tours
Mais tout partout, aux alentours.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
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Verrou

Imagiaire eaux-pierresLa féodalité
Était l’univers
Du verrou.
Elle en était
Toute pivelée
Sur les bras,
Dans les chairs du cou.
Les hobereaux
Verrouillaient tout.
C’était au cœur
De leur démarche.
Royaumes, duchés,
Comtés, et marches
Étaient criblés
De petits trous
Avec des clefs
Tournées dedans,
Partout,
Avant…

Avant que Château-Rocher ne tombe en ruine,
Il verrouillait le pont de Menat
On suppose qu’ils faisaient grises mines,
Les manants, quand ils passaient par là.
Un seul petit coup d’œil sur la butte
Pour noter que la très éventuelle lutte
Ne se jouerait pas à armes égales
Et que le statut de vassal
Ne se débarrait pas
Comme ça…

La féodalité
Était l’univers du verrou
Aujourd’hui, la clef est cassée
Et ce château démantelé
Continue de faire son magnifique
Avec un impact désormais strictement esthétique.
Le verrou de pierre et de fer
Est, pour toujours, fracturé.
Le verrou d’or et de papier
L’a remplacé.

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PAUL LAURENDEAU (pour LAUBER)

L’imagiaire des eaux et des pierres, ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.