Petit poème nocturne

Gardien des excuses recherche emplacement pour la ruse, chemin de pierre pavé de verre transparent aux écluses novales.

Mes rayons d’étain entameront les bas-reliefs du palais chiffonné. Aux cris des enfants les joyaux répondent, tintinnabulant dans l’obscurité.

Les établis de fer résonnent des routines des forgerons borgnes aux doigts d’or. Et la voix s’élève, douce et cristalline comme celle d’une mère orpheline.

Gardien des excuses cherche une voie de garage entre les vastes locomotives de bronze usagées et lasses.

De jeunes promeneurs errent dans la rue sans but. Ils deviennent phosphorescents, à mesure que leur innocence gronde.

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
Pour de plus amples informations, ou pour lire des extraits de cet ouvrage, voir la page qui lui est consacrée sur le site d’ÉLP éditeur.

Entre deux tas de cendre

Entre deux tas de cendre, l’ouvrier s’acharnait à ne rien laisser d’autre qu’une fine couche de plumes lisse et pure comme l’eau des fontaines.

Un autre, dans un désert, entassait du ballast, en prenant bien soin d’empiler les cailloux un à un selon un ordre connu de lui seul.

Deux soldats s’entraînaient à ne pas hurler de terreur devant le champ recouvert de cadavres qu’ils avaient à traverser.

Une femme assise dans un jardin répétait une série de mots dont elle ne connaissait pas le sens, rien que pour ne pas oublier d’être inutile.

Un homme observait sa femme à travers un orifice percé dans le rayon d’une ruche fraîchement prélevé.

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Désert

Des fontaines d’os ploient sous la ramure
Devant ce ciel blanc, crépusculaire
À travers quoi résonnent
Les bris d’antiques
Chants hellènes

Des ombres poussiéreuses présentent à personne
Des objets d’or et d’argent, incrustés de gemmes
Comme autant de preuves du vivant

Sur ce sol de craie peignée, juste une lumière crue, difficile
Et dans le vide qui pénètre l’espace parmi la pierre
L’écho lointain des résidents

L’hiératique vieillard badine avec l’oracle
Bien à l’abri, planqué dans sa caverne
Son rire brisé se perd au-dessus du désert incertain

Et quand le vent soulève la poussière
Et quand un mouvement infime imite le passage du temps
Le jour, comme un piège, se referme sans fin

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Levée: Motel

Des palmiers se balancent
Au dessus de l’eau claire
De la piscine
Quelques sirènes hurlent à proximité
Mirages bitumés

Le silence se remplira bientôt
De la valse des cellulaires
Et celle des interrogatoires
Sur la margelle

Des costumes de flanelle
Dans la chaleur de l’été
Des filles en bikini surprises
Et bronzées

Des questions, des réponses
Des souffles coupés
Et le reflet de l’eau bleue
Dans les verres fumés

Le steel drum retentit en boucle
Le son oublié
D’un moment de paresse
Interrompu, impolitesse

Des filaments rubis s’enroulent
Autour de la rambarde d’acier
Du bâtiment rose et blanc nacré
Art Déco

Dans un coin de la coursive
Comme délaissé
Un corps humain
Attend de se faire lever

Et dans l’incandescence des flashes
Des lentilles scientifiques
Se fixe, une dernière fois
Son regard

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Trois cauchemars: Reine

Reine aux sphères îliennes
Les crocs sous les dragées
Les ongles d’obsidienne
De poison vernissés

Reine aux humeurs fébriles
Aux traits de porcelaine
Aux rondeurs puériles
Aux pommettes de laine

Reine aux nounous iniques
Aux tuteurs irréels
Aux mentors numériques
Aux âmes artificielles

Reine aux doigts mutilés
Créature à abattre
Enfant à peine née
Aux blessures de nacre

Reine aux cris de mercure
Sanglée au banc d’argent
Et dont la tessiture
Dégouline de sang

Reine en bijou-colère
Sertie de cabochons
Implantés dans ses chairs
Du talon au menton

Reine aux os de sang noir
Quand les marteaux de fer
Instillent en la mâchoire
Des anneaux de prière

Reine aux derniers soupirs
Quand les pics d’or s’affairent
A semer des saphirs
Dans son genou ouvert

Reine au silence atroce
Aux clous galvanisés
Quand la tiare fend l’os
De son crâne fêlé

Reine aux cieux assombris
De la douleur amante
Quand le supplicié prie
Pour sa raison démente

Reine écorchée en vain
Quand les serfs se prosternent
Sous les lambeaux d’airain
Des voiles d’épiderme

Reine aux hommes de main
Dont les talents font luire
Les captifs de demain
Qui espèrent le pire

Reine aux cruautés molles
Qui noie ses bleus ennuis
Gravant des paraboles
Au front de l’ennemi

Reine aux vers oubliés
Que couvrent ses paupières ?
Ce rêve déchiré
La farde de lumière

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Trois cauchemars: Martyr

Il est une maison blanche
Dans une ruelle
Où deux jeunes gens
Fuient
Réalité
Et ennuis
Des chasses à l’homme

Elle ne connaît rien
Que l’errance
Des jours
Pluvieux
Et tristes
Elle n’a pas faim
Son corps émacié
N’est pas apeuré
Elle guette

La poussière
Couvre ses yeux
Proie solitaire au fond des impasses terrestres
Naïve par nature
Son champ de vision rétréci déjà

Elle ne serait pourtant jamais entrée
S’il ne l’y avait pas invitée
La maison blanche n’a rien de lumineux
Bien au contraire

La première impression, étrange et carnavalesque
A peine la porte passée que déjà l’escalier plonge
Vers l’entresol, à demi-enterré
Où l’on devine une fresque

Mais la visite commence par les plafonds obscurs
D’où pendent des lambeaux
Comme des déchirures
De coton et de sang

Un sentiment de froid, de saleté l’envahit
Elle ne dit rien pourtant
Elle se laisse guider
Par le jeune homme

Elle n’a jamais imaginé croiser un être si parfait
Et dans son regard qui scintille
Comme un éclair dans la canicule
Elle ignore le drame

Ce genre de garçon appartient aux mythologies
Il est de ceux qui se font enlever
Par les dieux jaloux ou blessés
Et finissent toujours mal

Ce genre de garçon n’est pas naturel, songe-t-elle
Sa part de divin est trop visible
Trop parfaitement décelable
Et donc irrésistible

Et si elle se demande souvent pourquoi elle
Et lui pose la question à lui
Il lui répond qu’il voit en elle
Le même divin qu’en lui

L’impression de malaise pourtant la gagne
Dans cette maison blanche aux jours condamnés
Aux habitants silencieux et mornes
Aux courants d’air froids

Et malgré sa présence charnelle dans son corps désœuvré
Malgré le feu et la langueur de leurs baisers
Et le désir qui les anime, encore et encore et encore
Elle commence à douter

C’est le moment qu’il choisit pour lui faire miroiter
Dans la paume de sa main, comme des flocons de glace
Deux sphères tranquilles roulées dans le sucre
Neige, Neige zéro point zéro

Et dans le désespoir tranquille des chambres
Aux lambeaux de coton et de sang
Dans l’escalier impur qui descend vers l’entresol
Elle se met à sombrer

C’est une étoile qui s’épanouit à l’intérieur
Qui balaie toute angoisse et tout sentiment
Pour ne laisser sur son passage
Qu’une extase vide et invincible

Un lointain rêve inachevé demeure
Entre les paupières entrouvertes
Et s’efface à mesure que la Neige
Prend possession de son corps

Un autre rêve le supplante
Plus éblouissant et plus insaisissable
Qui recouvre lentement le premier rêve
De sa patine brumeuse

Les gestes du quotidien amorcent
Leur lente disparition
Tandis que la contemplation se fait plus absolue
Plus implacable

Des heures immobiles et comme paralysées
Remplacent les mouvements et les paroles
Qui deviennent de plus en plus désordonnés
Sporadiques

La contemplation demeure, la contemplation demeure
Verte arborescence qui commence à pourrir
Dans le rêve de la Neige qui a totalement avalé
Le monde autour d’elle

Il n’y a plus de passerelle qui la retienne encore
De s’effondrer dans le gouffre de la Neige
Sa vie s’achève dans l’entresol délabré
Les yeux brûlés par l’écho de la fresque

C’est une peinture qu’on devine, à demi mangée par l’ombre
Qui raconte l’histoire d’un martyr oublié
Un homme maigre et barbu aux cheveux rougeoyants
Qui marche entre des pèlerins

Ils pleurent, ils pleurent les hommes qui l’accompagnent
L’homme qu’ils mènent à la mort est marqué
Du sceau des créatures dont on ignore
Si le maléfice est divin

Son regard rappelle ceux des possédés par une vie immonde
Qui s’acharne sur le sort de certains
Et les fait pousser dans l’ombre
Avec un plaisir sadique

Il est de ceux qu’on a battus et torturés dès qu’on a pu
Il a grandi avec la douleur, il est la douleur
Et sa douleur à lui a grandi
Aussi

Il voit sans doute des êtres surnaturels
Et dans son œil égaré, vieille cicatrice, punition ancienne
Luisent bravement le désespoir et le désir d’en découdre
Mêlés à l’accoutumance de la haine

Son corps décharné, sous la robe de bure
Soutient sa tête massive, les cheveux en bataille
Les mains et les chevilles par les chaînes
Entravées, saignent

L’huile faiblement éclairée révèle encore quelques détails
Comme l’expression de béatitude hystérique des pèlerins
Comme le crépuscule qui s’effondre
Comme le froid

Et puis il y a la cage, dont elle ne peut détacher le regard
La cage de fer qui emprisonne et mord la chair
Autour du cou, sous la tête enfermée
De l’homme enchaîné

Combien de temps est-elle restée devant cette fresque
Ne faisant rien d’autre que fixer le martyr
Avec sa tête dans une cage
Et son œil de cinglé

Combien de temps est-elle restée, dépérissant
Ignorant les appels désespérés de l’organisme
Qui meurt lentement, rongé par sa propre folie
Sous ses mutilations

Partageant seulement avec le garçon divin
Qui l’a poussée en bas, cette fascination putride
Pour le martyr sur le mur, elle laisse ses propres gestes
Opérer la mue délétère

Et bientôt, nourriture n’est plus nourriture
Sommeil n’est plus sommeil
L’amour n’est plus l’amour
Et l’horizon se ferme

Autour de la fresque, les jours passent
Entre le sang qui coule et les flaques saumâtres
Qui jonchent l’entresol de leur contemplation
Encombrée de déchets organiques

Jusqu’au jour où des coups sourds frappent avec obstination
Faisant vibrer soudain un corps qu’elle ne sent plus
Blessant ses yeux incertains
De lampes allogènes

Des figures casquées et massives, alertes pourtant
Envahissent l’espace et hurlent à son intention
Des questions qu’elles ne comprend pas
Et la soulèvent

Elle a l’impression qu’on la déracine
Arbre ancien et calcifié qui soutient dans ses ramures
Le poids de la culpabilité et de la terreur
D’un martyr encore frais

Elle peut observer, au moment où on la dépose sur la civière
Dans la lumière crue, le jeune homme divin
Lentement pivoter, suspendu dans les airs, le cou désarticulé
La tête dans une cage

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Trois cauchemars: Archipel de Beauté

Chaleur,
Ravage
Nuit tropicale
Ciel rouge
Panique
Et fureur pâle
Captifs
Sueurs
Sang sur les pals
Murmures
Rumeurs
Fantasme ovale

Du ciel cardée
L’île aux étoiles
Étale joyaux plages sidérales
Azurs et ors dansent en rafales
Écumes opales près des chacals

Cargos, bestiaux, humains en vrac
Lancés, jetés sous le ressac
Ni morts, ni vifs et dans les sacs
Enfants pas nés dont les os craquent

Hymens brisés dans un bruit d’arc
Chairs exposées au fer des Parques
Tyrans tarés buvant les lacs
Des yeux vidés couverts de nacre

Petit Éden de riches sadiques
L’archipel luit de rêves iniques
Entre sculptures de morts à triques
Et crânes éclatés par la brique

Ombres chinoises entre les pics
Puissants gavés, gorgés de fric
Dégorgent ici, jeu pathétique
Torturent marmots, luxe apathique

Salon Première : île contée
Morts racontées, tables étoilées
Dans les fumoirs aux orchidées
Émotions fortes distribuées

Murmures, rumeurs, ciels gominés
L’archipel fane, ses fleurs rouillées
Bateau tangible aux pleurs crevés
Part en mirage, réveil, suée

Longtemps le goût du sang demeure
Même si le jour reprend les heures
Ce nom étrange reste en mon cœur
Archipel de beauté : terreur

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Versus

Des terriens en galère tutoient des formes sophistiquées de dévastation, quand, au moment de lâcher du lest, les trains déraillent.

Qui sont ces cieux argentés qui ploient sur nous? Leur scintillement m’étonne et je roule, à tombeau ouvert, en direction de ports incrédules bardés de miradors. Vers quoi braquent-elles, ces tours, sous ce ciel de paillettes ?

Des combats s’engagent sous le gravier qui remue dans le jour de platine et le vent qui s’acharne.
Des combats à mort.

Quelque part, il y a la vie qui se planque. Plus dangereuse que l’ombre du jour qui reflète, miroir dégueulasse, les éclats de la mort puant le désinfectant, éthérés, clairs, propres et stériles. La vie qui suinte et qui crache à la figure de cette menace blanche, au cachot lumineux. La vie qui teinte tes protocoles de sa fureur, de son sang et de ses cris, de ses taches impossibles à ravoir, de ses souillures sensibles, noires et écarlates.

Elle aura ta peau.

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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Complainte impaire (les absents ont toujours tort)

Un pont
Intégral
Traversé
Chaque matin
Vers les lueurs
Tardives de l’aube

Rayon intégral
Et que tu as
Rendu tien
Chevauchant
Tes rumeurs
Photophobes

Miroir intégral
Qui plie nos lendemains
Et que ton absurde absence absorbe

Amour intégral
Caché dans mes souterrains
Qui des hivers, la couleur, dérobe

Regret intégral
Qui tient au creux de ma main
Et que mon cœur, âprement, enrobe

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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365 planètes

Des trois maîtres de la fondrière géante qui gît en mon cerveau, le cristal javanais est le plus, incidemment, a capella.

En branchant les cutters sous la vespasienne à l’aurore des mondes arriérés, la joie, le champagne et l’or des claviers résonnent avec sidération dans mon armoire à champignons.

Qu’ils en prennent.

Bientôt 365 jours depuis l’apocalypse. J’entends encore ton rire qui, à mon oreille, écorche doucement mes arrières-fonds et mes avant-postes, me fourguant une vie supplémentaire avec un esprit qui sur l’épaule clignote.

Sur quelle planète as-tu planté ton clope, sexy boy?

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ALINE JEANNET

Des loups sur un arbre, ÉLP éditeur, 2018, 3,49 € – 4,59 $.
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